Tinos · Τῆνος · Tine
Ce que l’on sait d’une île grecque – et ce que l’on croit seulement savoir. Son eau et son marbre, ses cinq siècles vénitiens, ses mille chapelles, et une famille dans trois de ses villages.
« Tinos la Fidèle » : le nom que Venise donnait elle-même à sa dernière possession de l’Égée.
Elle tint cinq cent huit ans, soutint cinq sièges, et tomba en 1715 sans qu’un coup de feu fût tiré.
Ὑδροῦσσα
HYDROUSSA · i‑DROU‑ssa
la bien arrosée
Le plus ancien nom de l’île
PAX TIBI MARCE,
EVANGELISTA MEVSLATIN · paks TI‑bi MAR‑tché
Paix à toi, Marc, mon évangéliste
Les mots inscrits dans le livre ouvert du lion
ΕΥΧΑΙ ΓΟΝΕΩΝ ΣΤΗΡΙΖΟΥΣΙ
ΘΕΜΕΛΙΑ ΟΙΚΩΝGREC · EF‑khè GO‑né‑onn sti‑RI‑zou‑si
Les prières des parents soutiennent les fondations des maisons
Gravé sous le même lion, sur cette île, par un Tinien – après le départ de Venise
“…the Turkish Waywode appointed over it,
who is almost the only Turk residing in the island.”« …le voïvode turc placé à sa tête,
William Turner, à propos de Tinos, 1814
qui est presque le seul Turc à résider dans l’île. »
« Cela se transmet de génération en génération,
Une femme de Tinos, 2025, à propos de la chapelle entretenue par sa famille
comme un héritage. »
Στὸν πατέρα μου
À mon père, né à Kato Klisma en 1933, qui est parti de cette île et qui y est revenu. Cette île ne lâche pas.
Pourquoi ce livre
Comme tant d’autres avant moi, je n’ai pas choisi cette île ; c’est elle qui m’a choisi, tôt, et sans me demander mon avis. Ce livre est ce que je peux lui rendre, et c’est pour cette raison qu’il est offert et jamais vendu. Il est né des questions qu’un enfant pose ici et qu’un adulte ne cesse tout à fait de poser : pourquoi les Vénitiens, et pourquoi si longtemps ? Pourquoi les maisons sont-elles blanches ? Pourquoi les murs de pierre sèche montent-ils sur toutes les collines ? Pourquoi de la dentelle de marbre au-dessus des portes ? Je ne suis pas écrivain. Je passe mes journées sur les marchés de l’énergie, et personne ne prendra ces pages pour du Baudelaire ; j’ai seulement essayé de raconter cette île sans me tromper. Comment ce livre a été fait, et avec quelle aide, est décrit au colophon, à la fin. Il contiendra des erreurs : si vous trouvez quelque chose qu’il dit de travers – une date, un nom, un village, une histoire racontée autrement dans votre famille –, écrivez à [email protected]. Les éditions anglaise, française et grecque sont sur tinelafedele.com.
Sommaire
Préface – La route depuis Kato Kleisma
Cartes – L’île dessinée, 1420–1809
iOn a appelé cette île la bien arrosée, l’île aux serpents, et « à Tinos »
iiTout, sur cette île, commence par un fait : elle a de l’eau
iiiIci, le vent est plus que le temps qu’il fait : c’est la machine qui fait tourner l’île
ivLa soie a fait la richesse de cette île, puis on a coupé les mûriers pour se chauffer
vUn village de quelques centaines d’âmes a fourni les sculpteurs d’une nation nouvelle
viLa pierre ajourée au-dessus des portes a été percée afin que les vers à soie respirent
viiUn réseau de chemins est la carte d’une économie ; celui-ci en dessine deux
viiiDeux explications célèbres des maisons blanches sont des mythes, et la vraie loi est récente
ixLe cochon n’était pas une bête à viande. C’était la provision de graisse de la maison pour l’année
xToutes les îles qu’on voit d’ici sont célèbres pour quelque chose, et rien de tout cela n’est Tinos
xiTinos était l’escale avant Délos, et l’on vient s’y faire guérir depuis 2 300 ans
xiiVenise n’a jamais choisi Tinos. C’est l’île qui a choisi Venise, et qui en a fixé les conditions
xiiiTinos ne fut pas seulement pillée. En 1680, les capitaines corsaires y installèrent leur base
xivCinq sièges en cent quatorze ans, et puis la forteresse fut rendue sans un coup de feu
xvLes Ottomans prirent cette île, après quoi presque personne ne vint
xviiiCette île a gravé dans le marbre les noms de tout le monde, sauf les siens
xixCatholiques au centre, orthodoxes sur les bords – et personne n’a expliqué pourquoi
xxiPlus de chapelles que de jours dans l’année, sur une île de neuf mille habitants
xxiiOn enterre les morts dans un linceul, et on les relève au bout de trois ans
Une note avant de commencer
Ce livre n’est pas une histoire de Tinos au sens ordinaire. Il ne commence pas au commencement et ne finit pas à la fin. Il est construit en quatre parties – la terre, le pouvoir, la foi, les gens – parce que c’est ainsi que les sujets de l’île se regroupent d’eux-mêmes, et parce qu’un lecteur qui s’intéresse au marbre n’a pas à lire d’abord un chapitre sur les évêques.
Ce plan a un prix, la chronologie ; chaque chapitre porte donc en tête une bande des siècles qui montre les périodes qu’il couvre. Le marbre court de Venise à nos jours ; la soie occupe deux siècles puis s’arrête ; les pirates tiennent presque toute la longueur de la barre, du IXe siècle aux années 1820.
Quand une affirmation est incertaine, le texte le dit, à l’endroit même, par une marque. Quand deux sources se contredisent, les deux sont données. Quand les preuves s’arrêtent, le chapitre dit où elles s’arrêtent et quelle archive trancherait. On ignore beaucoup de choses sur cette île, et prétendre le contraire donnerait un livre moins bon, et moins intéressant.
Une note sur le grec.
Les mots grecs sont écrits en grec, avec leur transcription en lettres latines et, quand cela aide, une prononciation approximative à la française, en italique. Les capitales marquent la syllabe accentuée – φεγγίτης, fengítis, fen‑GUI‑tiss. Les prononciations sont celles du grec moderne, celui qu’on entend sur l’île ; un Athénien de l’Antiquité en aurait dit plusieurs tout autrement.
Les sources sont notées sur chaque graphique, et sur chaque tableau qui repose sur un chiffre.
A recensement, document officiel ou travail universitaire évalué par les pairs · B tiré d’archives, ou d’un chercheur sérieux · C un voyageur ou un observateur de l’époque · D sans attribution, populaire ou promotionnel
Les éléments de catégorie D sont gardés plutôt qu’écartés. Un chiffre que personne ne peut sourcer reste un chiffre que les gens répètent, et le dire est plus utile que de laisser un silence.
La bande entière, du IVe siècle avant notre ère à nos jours – comprimée, sans échelle. Ghisi 1207–1390 · Venise 1390–1715 · Ottomans 1715–1821 · Grèce 1830–
Avant de commencer
Ce livre est classé par sujet et non par date : c’est la bonne façon de le lire, et la mauvaise pour garder ses repères. Voici donc la chronologie, une fois, au début, pour y revenir. Chaque chapitre porte aussi en tête une bande qui montre les siècles qu’il couvre.
| Date | Ce qui s’est passé | Chapitre |
|---|---|---|
| 1207 | Les Ghisi, nobles vénitiens, prennent Tinos et Mykonos après la quatrième croisade | xii |
| 1390 | La lignée des Ghisi s’éteint et l’île passe directement à Venise – le début de 325 ans | xii |
| 1537 | Barberousse balaie les Cyclades. Tinos est l’un des très rares endroits qui résistent | xiii, xiv |
| 1570 | La flotte ottomane attaque et la forteresse résiste encore | xiv |
| 1597 | Zuanne Rimondo – la première apparition écrite du nom de cette famille | xxix |
| 1604 | Une jeune Tinienne d’environ quatorze ans est enlevée par des corsaires. Elle deviendra Kösem Sultan | xv |
| 1618 | Lorenzo Remondo est premier ancien de Kato Kleisma. La même année, Basilicata relève le plan de la forteresse | xiv, xxix |
| 1644 | Des corsaires maltais s’emparent d’un convoi ottoman ; la guerre de Crète s’ensuit | xiii |
| 1663 | Les Jésuites fondent une maison dans l’enceinte du château, sur l’Exombourgo | xxvi |
| 1669 | La Crète tombe. Tinos devient la dernière position de Venise en Égée | xii, xiii |
| 1700 | Tournefort est ici en décembre : seize mille livres de soie par an, et l’île la mieux cultivée de l’Archipel | iv, xxiii |
| 1715 | 5 juin – la forteresse se rend sans un coup de feu. Les deux Églises sont garanties par la capitulation ; deux ans plus tard, on fait sauter la forteresse | xiv, xv |
| 1788 | Lambros Katsonis affronte des escadres algériennes en vue de l’île | xiii |
| 1821 | La révolution grecque commence. Les catholiques de l’Égée se réclament de la protection française et restent neutres | xix, xxvi |
| 1823 | 30 janvier – l’icône de l’Annonciation est retrouvée, deux ans après le début d’une guerre menée sous le signe de cette fête | xx |
| 1830 | Les Cyclades entrent dans le royaume de Grèce | xxiv |
| 1835 | Les Jésuites descendent du château en ruine à Loutra | xxvi |
| 1862 | Les Ursulines ouvrent un pensionnat à Loutra, sous la direction d’une religieuse française | xxvi |
| 1875 | Vingt-neuf porteurs du nom Remoundos sur la liste électorale du Kato Meri | xxvii, xxix |
| 1907 | Des Frères maristes français reprennent l’école catholique d’Athènes | xxvi |
| 1917 · 1922 | Odessa, puis Smyrne. La moitié du monde où travaillaient les Tiniens se ferme en cinq ans | xxv |
| 1940 | 15 août – l’Elli est torpillé dans le port, le jour de la fête, devant les pèlerins | xvii |
| 1988 | Kato Kleisma et Kalloni sont classés villages traditionnels | viii, xxviii |
| 2021 | 8 934 habitants – et 9 825 personnes inscrites ici | xxiv |
Cinq puissances et un fléau traversent ce livre. Les voici, une fois, clairement – pour qu’aucun chapitre n’ait ensuite à s’arrêter pour les présenter. Quand les loyautés se brouillent, et en 1821 elles se brouillent vraiment, c’est à cette demi-page qu’il faut revenir.
Venise. La République de saint Marc – un empire marchand gouverné depuis une lagune d’Italie, dont l’emblème était un lion ailé. Elle tint Tinos de 1390 à 1715, et une famille vénitienne, les Ghisi, l’avait tenue avant elle depuis 1207 : cinq cent huit ans de domination latine d’un seul tenant, plus longtemps que Venise ne garda quoi que ce soit d’autre dans cette mer. Et elle régna par contrat, non par conquête – le chapitre xii est l’histoire d’une île qui choisit son empire et en fixa les conditions.
Les Ottomans. Un empire gouverné depuis Constantinople. Il prit le reste des Cyclades au XVIe siècle et cette île seulement en 1715, la dernière de toutes – et son siècle ici fut léger : pas de mosquée, pas de colons, l’impôt fixé et levé par les anciens de l’île eux-mêmes. Cent six ans pendant lesquels, pour l’essentiel, on les laissa tranquilles.
Les deux Églises. La division qui compte le plus ici, et celle qu’il faut bien comprendre. L’île est catholique en son centre et orthodoxe sur ses bords, et les deux communautés sont faites d’îliens grecs : les catholiques ne sont pas une colonie de Vénitiens restés sur place, mais des familles paysannes grecques qui, au fil de cinq siècles de domination latine, ont pris le rite latin. Environ les trois quarts de l’île vers 1640 ; environ un tiers aujourd’hui. Deux rites, un seul peuple – personne dans ce livre n’est un étranger pour son Église.
Les corsaires. Pas une nation. Musulmans et chrétiens à la fois – les corsaires catholiques de Malte et de Livourne prirent plus de cargaisons grecques que ceux de Barbarie n’en prirent jamais – et c’est d’eux, et non des Ottomans, que chaque village de cette île se cache. Quand un chapitre dit pirates, pensez à un métier, pas à un pavillon.
La France. Elle n’a jamais gouverné ici et, malgré une histoire que ce livre met à l’épreuve au chapitre xxvi, elle n’y a jamais rien protégé non plus. Ce que la France a réellement fait, c’est enseigner : des pères jésuites à partir de 1663, un pensionnat français pour les filles à partir de 1862, des frères français instruisant les garçons à Athènes ensuite. La protectrice dans le récit ; l’institutrice dans les faits.
La Grèce. La dernière arrivée sur l’horloge de cette île. La révolution commence en 1821 ; l’icône sort de terre ici deux ans plus tard ; les Cyclades rejoignent le nouveau royaume en 1830. Tout ce qui est grec au sens national est ce qu’il y a de plus jeune dans ce livre – et c’est pourquoi le livre doit sans cesse expliquer tout le reste.
Préface
Ce livre a une raison, et cette raison est un homme, né dans le village de la photographie qui suit.
Joseph Remoundos est né à Kato Kleisma le 1er décembre 1933 – même si les papiers disent le vingt-cinq, et les papiers ont tort, ce qui est une manière très tinienne de commencer. Son père était Andonios Remoundos – Ἀντώνιος Ρεμοῦνδος. Sa mère était Eleonora Sklavos, Ἐλεονώρα Σκλάβου, d’Aetofolia, à moins d’un kilomètre de là, de l’autre côté de la même terre fertile – le Livadi, la Prairie : la plus grande étendue de terres plates de l’île, verte et arrosée là où Mykonos, Délos ou Rhénée ne sont guère que rocher, et qui descend jusqu’à la mer à Kolymbithra.
Deux villages catholiques du Kato Meri ; deux familles issues de la même plaine. Tout ce que contient la quatrième partie de ce livre – le nom de famille écrit pour la première fois en 1597, le premier ancien de Kato Kleisma en 1618, les vingt-neuf porteurs du nom recensés dans le Kato Meri en 1875 – mène à ce mariage et à lui.
Jusqu’à treize ans, Joseph a travaillé aux champs. Ce n’est pas une image et ce n’est pas exceptionnel : c’est ce que le Livadi exigeait et ce que chaque maisonnée y faisait, et le chapitre de ce livre sur les terrasses et l’eau est une description de son enfance.
Il est parti en août 1947 ; il n’aurait quatorze ans qu’en décembre.
Le petit garçon de Kato Kleisma est allé à Athènes, chez les Frères maristes de Patissia – ce qui est déjà, en soi, un parcours typiquement tinien, puisque les écoles qui accueillaient les enfants de Tinos étaient catholiques, et que l’Église catholique était la seule institution qui reliait ces villages au reste du monde.
En 1947, on l’a envoyé en France – à l’école mariste de Varennes-sur-Allier, pour y être formé comme frère et comme enseignant. Vers 1950, il est passé à Saint-Genis-Laval, près de Lyon, pour le postulat puis le noviciat.
Et là, tout s’est arrêté. On a jugé qu’il n’était pas encore prêt – il n’entrait pas dans le moule – et renvoyé en Grèce, la porte restant ouverte, lui a-t-on dit. Sur le moment, c’était un monde qui s’écroulait.
Il est rentré à Athènes, dans la même école mariste de Patissia, et y a enseigné le français à de jeunes enfants. Puis le service militaire en Grèce, de 1956 à 1958 environ – en attendant de retourner en France achever sa formation de frère.
Rendu à la vie civile, Joseph n’est pas retourné en France : il est parti pour le Cameroun en 1958, à vingt-quatre ans. Il a passé environ trois ans chez la maison de négoce Paterson Zochonis, avant d’être remercié lors d’une réduction d’effectifs – le plus jeune, donc le premier.
Ce qu’il a fait ensuite est la partie de l’histoire qui a décidé de tout le reste. Il s’est mis à racheter des lots bradés de textiles et de chemises – des stocks que d’autres avaient passés par pertes et profits –, il en a fait un commerce, et du commerce une boutique dont le nom dit exactement ce qu’elle vendait : Deux Cent Mille Mètres de Tissu – rebaptisée plus tard Deux Millions de Mètres de Tissu. Il écoulait alors plus de huit millions de mètres par an. L’enseigne a été revue à la hausse une fois, et elle restait en dessous de la vérité.
À son apogée, c’était, selon la famille, la plus grande maison d’import-export de textile d’Afrique de l’Ouest.
En 1975, il s’est installé à Saint-Paul-de-Vence, dans le sud de la France, où ses trois enfants ont grandi. Et il est aujourd’hui de retour à Tinos, pour ses vieux jours, à quelques kilomètres des champs de son enfance.
Il y a un souvenir, au milieu de tout cela, qui a sa place ici, pour ce qu’il mesure plus que pour ce qu’il montre. Au début des années 1980, quand j’avais environ cinq ans, nous descendions d’Athènes en hélicoptère et nous nous posions dans le champ à côté de l’église de Kato Kleisma – l’église signalée sur la photographie en tête de cette préface. Pas une fois : pendant plusieurs années, c’est simplement ainsi que nous arrivions, et sur une île des Cyclades, à cette époque, c’était quelque chose.
Mon père avait travaillé ce champ jusqu’à ses treize ans.
En France, il est Joseph. En grec, il est Ἰωσήφ. À Tinos, il est Jusepe – c’est-à-dire l’italien Giuseppe, usé par trois siècles de bouches grecques.
Le chapitre xxvii de ce livre raconte comment, sur cette île, des prénoms de baptême latins et italiens se sont figés en noms de famille grecs, et comment Remoundos lui-même vient de Raimondo. Voici la même mécanique, toujours en marche, dans le surnom d’un homme vivant.
Lisez la quatrième partie de ce livre et vous verrez que presque rien, dans cette vie, n’est sans précédent ici. Tinos exporte ses gens depuis quatre cents ans – des tailleurs de marbre à Constantinople, à Odessa et à Alexandrie, des cuisiniers et des domestiques à Smyrne, des familles entières à Athènes. Les chiffres du recensement de l’île le disent aussi clairement qu’on peut le dire : 8 934 personnes vivent à Tinos, et 9 825 y sont inscrites comme en faisant partie. Il y a plus de Tiniens de Tinos qu’il n’y a de Tiniens à Tinos.
Et ils reviennent. Les associations de village s’appellent, en toutes lettres, l’association des villageois de partout. Les grandes fêtes tombent en août parce qu’août est le mois où la diaspora rentre. Des familles entretiennent mille chapelles sur une île de neuf mille habitants, et, pour le faire, prennent l’avion depuis l’endroit où elles ont fini par vivre – depuis Paris, depuis Londres, depuis New York.
Ce n’est donc pas un livre sur le lieu d’où l’on vient. C’est un livre sur un lieu qui a passé quatre siècles à apprendre aux gens comment le quitter et comment y revenir – et sur un homme qui a fait les deux, depuis un village de quarante-cinq habitants, et dont le nom de famille y est écrit depuis 1597.
De la voix de l’auteur
Ce que j’ai observé, au fil de bien des années, c’est la manière dont cette île prend au cœur ceux qui viennent d’ailleurs.
D’innombrables amis sont venus. Certains sont restés une semaine, d’autres bien plus longtemps. Le dénominateur commun, c’est que Tinos a laissé sa marque sur chacun d’eux – sur leur esprit et, dans plusieurs cas, sur leur vie. La plupart des gens qui m’entourent gardent de ces années le souvenir des meilleures qu’ils ont vécues.
Deux d’entre eux en ont tiré les conséquences. David et Margaux sont venus en vacances nous rendre visite. À la fin de la semaine, ils avaient acheté un terrain. Ils y ont ensuite construit une maison, et ils vivent ici depuis plus de trois ans maintenant, avec leurs trois fils.
Ce n’est pas une histoire d’immobilier. C’est l’histoire de la vitesse à laquelle cet endroit décide à votre place.
Ma propre famille y est liée : ma mère Christiana ; ma sœur Daphne ; mon neveu Philippe – et mon frère aîné Philippe, qui n’est plus parmi nous, et pour qui cette île était aussi la maison. Ma mère est entièrement française – une famille bourguignonne, une enfance parisienne, pas un parent grec nulle part. On l’a baptisée Christiane ; elle ne répond plus qu’à Christiana, parce que cela sonne grec, et elle parle la langue couramment, avec un accent que les villageois ont fini par aimer. Elle n’est même pas le cas extrême. Une amie proche de la famille, Marie-France, a passé du temps sur cette île et se fait appeler aujourd’hui Maria-Galia – son propre nom traduit en grec, par une femme que rien n’obligeait à le traduire. C’est la mécanique qui, quelques pages plus haut, a fait de Giuseppe un Jusepe. Il a fallu trois siècles pour que cela se fasse sur le nom de mon père. Quelques étés ont suffi pour d’autres.
Tania est autrichienne et syrienne. Elle n’a pas une goutte de sang tinien, et elle n’en a pas eu besoin. Elle a ressenti l’attraction de ce lieu aussi fort que n’importe qui né ici, elle l’a adopté sans réserve – et puis, et c’est la part que je lui dois, c’est elle qui m’a poussé.
Nous avons construit notre propre maison à Anogeia – le nom désigne l’étage, la partie bâtie au-dessus de tout le reste – et nous l’avons appelée Kardia, le cœur. Nous l’avons construite grâce à elle. Et je veux être exact sur ce que cela a voulu dire, parce que cela n’arrive pas souvent dans une vie : c’est la première fois que j’ai eu une vision, un rêve, que je l’ai réalisé, et que j’y habite tel que je l’avais imaginé. Je lui en suis reconnaissant.
Et Kardia est à Alexis et à Talia – nos enfants, qui ont grandi en revenant ici comme j’ai grandi en y revenant.
Le nom a été mérité deux fois. Quand Talia avait neuf ans, elle a subi une opération à cœur ouvert. Appeler la maison Kardia, c’était le destin.
Il y a trois maisons dans cette famille aujourd’hui, et il vaut la peine d’être exact à leur sujet, parce qu’à elles trois elles contiennent tout le propos de ce livre.
Joseph Remoundos – mon père, le garçon qui a quitté Kato Kleisma – est revenu sur l’île et a construit à Agios Sostis, sur la colline au-dessus de la baie, sur l’insistance de ma mère : elle-même était tombée amoureuse de l’endroit et voulait qu’il soit près de ses racines. Ma sœur Daphne a repris la maison de notre grand-mère à Kato Kleisma – la vraie maison, dans le vrai village, quatre cents ans du même nom au-dessus de la porte. Et nous avons construit Kardia à Anogeia, sur une montagne sans le moindre lien avec l’histoire de cette famille, parce qu’une femme totalement étrangère à cette île a décidé que nous le ferions.
Un retour à l’île, un retour à la maison, et une arrivée venue de nulle part. Un retour hérité, un toit hérité, et un toit choisi. L’île fait les trois, et elle fait les trois depuis quatre cents ans. Et le motif n’est pas celui que j’attendais : deux fois en deux générations, c’est une femme sans attache avec cette île qui y a ramené un Remoundos. Cette île ne garde pas seulement les gens qu’elle a produits ; elle agit par ceux qui les épousent.
Nous venons au moins une fois par an, et nous n’avons pas vraiment le choix. Nous venons recharger les batteries. C’est un lieu spirituel, et je n’emploie pas ce mot à la légère – il l’est depuis plus de deux mille ans, comme l’exposent les premiers chapitres de ce livre, bien avant l’icône et bien avant l’église.
Et le mécanisme n’a rien de mystérieux. C’est le Meltemi, qui ne vous laisse pas en place. C’est la lumière. C’est la roche elle-même, qui a une histoire : le marbre sous ces terrasses est descendu au fond de la terre et en est remonté – on se tient ici sur quelque chose qui est allé au bout du monde et qui est revenu. C’est la perspective qu’on a depuis un rocher au milieu de la mer. C’est la nourriture, et ce sont les gens. Mettez tout cela ensemble et l’endroit vous fait quelque chose qui tient plus de l’examen de conscience que des vacances – et je l’ai vu agir sur des gens bien réels.
C’est aussi, tout simplement, un paysage. En août, les collines sont un désert : épines, herbe sèche, pierre, et le maquis brûlé jusqu’à la couleur du rocher. Six semaines après les pluies d’hiver, les mêmes collines reverdissent au point qu’on les prendrait pour les Highlands d’Écosse, et elles le restent quatre mois. C’est une île montagneuse dans un archipel d’îles basses – placez-vous n’importe où sur la crête et Mykonos s’étale à plat sur l’eau devant vous, ce qui résume d’un coup d’œil toute la différence entre les deux. La nuit, sans aucune ville à l’horizon, les étoiles descendent jusqu’à la mer. La Corse se dit l’île de beauté. Tinos l’est pour les Cyclades, et presque personne ne l’a remarqué.
Et il y a l’autre chose, que je dirai une fois sans la discuter. Même ceux qui ne croient pas, et qui arrivent sans rien attendre, repartent en disant la même phrase avec d’autres mots : il y a ici une présence spirituelle profonde, et qui guérit. Je ne demande à personne de l’expliquer. Je consigne que des sceptiques le remarquent, régulièrement, et qu’on le remarquait déjà deux mille ans avant que l’icône ne soit retrouvée.
On n’est pas indifférent à Tinos. Elle travaille les émotions et elle aiguise les sens – et elle ne lâche pas.
Tout ce qui suit est une tentative de savoir ce que l’on sait réellement de cette île : ce qui est documenté, ce qui est seulement répété, et ce qu’on peut encore retrouver dans les archives, les pierres et les registres paroissiaux avant que les derniers à s’en souvenir ne disparaissent. Et c’est une façon de rendre quelque chose – à l’île, à ses gens, et à leur histoire ; le seul respect qu’un livre puisse leur témoigner est d’essayer de raconter l’histoire telle qu’elle fut. Ce livre est sans prétention : je veux seulement y poser ma pierre.
Un chiffre, que je n’avais pas avant que tout ceci soit rassemblé, a changé les proportions de tout le reste. Venise a tenu Tinos trois cent vingt-cinq ans – et avec les Ghisi avant elle, cinq cent huit ans de domination latine sans interruption. C’est plus de deux fois l’âge des États-Unis – 508 ans contre 250. Le siècle ottoman dont tout le monde ici se souvient, et dont parlent la plupart des histoires, fait cent six ans.
Rien d’autre sur l’horloge de cette île n’en approche, et cela explique bien des choses qui ressembleraient sinon à des accidents – les noms de famille, les deux Églises, le lion au-dessus de la porte d’un hôtel de Chora, et le fait que le nom d’une île grecque, dans la bouche de ceux qui l’ont gouvernée le plus longtemps, ait été Tine la Fedele.
Thibaut-Alexis Joseph Remoundos
Anogeia, Tinos – Ανώγεια, Τήνος
août 2026
Cartes
Ἡ Τῆνος, σχεδιασμένη
Sept cartes d’une même île, à quatre siècles de distance. Lues dans l’ordre, ce ne sont pas sept images de Tinos ; c’est une seule image de la façon dont Tinos fut connue – et ce qui frappe, c’est que l’à-peu-près s’arrête si tard. La côte est encore approximative en 1717. Elle est enfin juste en 1809, dessinée pour la première fois par un homme de l’île.
Sources, dans l’ordre : Royal Museums Greenwich (domaine public à l’origine ; le musée revendique des droits sur la photographie) ; puis Fondation Aikaterini Laskaridis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0 pour les six autres. Une huitième, la carte ottomane de Piri Reis, des années 1520, est au chapitre i, où elle a sa place dans l’argument sur le nom de l’île. Trois autres vues anciennes de Tinos figurent dans ce livre, mais pas dans cette galerie – le relevé de Basilicata, en 1618, le plan de Coronelli, vers 1707, et la vue de Struys, en 1681. Elles sont au chapitre xiv, où elles servent de preuves sur la forteresse plutôt que d’être montrées comme des cartes.
i
Τῆνος · Tine · İstendil
Tinos – TI-nos
Chaque maître de l’île l’a rebaptisée, et chaque nom garde ce que ce maître avait remarqué. Deux d’entre eux sont antiques et veulent dire deux choses qui sonnent comme des contraires – et qui se révèlent n’en faire qu’une. L’un d’eux est une phrase grecque qu’un empire a prise pour un nom.
L’île est Ténos dès la plus ancienne mention conservée, et ne varie jamais. Hérodote l’appelle ainsi, et ses propres monnaies aussi : ΤΗ, ΤΗΝΙ, et en toutes lettres ΤΗΝΙΩΝ – des Téniens –, frappées du IVe siècle avant notre ère au Ier siècle de notre ère.
Ce que le mot veut dire, on l’ignore. Aucune dérivation grecque ou indo-européenne ne fait l’unanimité, et le plus probable est qu’il s’agit d’un nom prégrec, venu de ceux qui étaient ici avant tous ceux qui ont laissé une langue écrite. La plupart des noms d’îles des Cyclades sont dans ce cas, et l’érudition honnête les y laisse.
Deux dérivations circulent, et toutes deux demandent de la prudence. La première fait du nom un mot phénicien, tiré d’une racine qui signifie serpent – mais elle fut proposée par Samuel Bochart en 1646, un hébraïsant qui tirait la moitié de la Méditerranée du phénicien, et elle fut inventée pour expliquer l’autre nom de l’île. On la cite aujourd’hui comme une preuve en faveur de ce nom, ce qui est un cercle. La seconde invente un fondateur nommé Ténos, ou, dans une version, une princesse bannie par son père sur une île infestée de serpents, qui les brûla et donna son nom au lieu. C’est l’habitude grecque ordinaire : fabriquer un ancêtre à partir d’un nom de lieu, à rebours.
Le mieux attesté des autres noms, et le seul qu’une autorité nommée soutienne. Pline l’Ancien, au Ier siècle de notre ère, écrit qu’Aristote appelait l’île Hydrusa, et il en donne la raison : propter aquarum abundantiam, en raison de l’abondance de ses eaux. Le texte d’Aristote est perdu, Pline est donc le seul témoin – mais une autorité nommée du IVe siècle avant notre ère, avec une raison énoncée, c’est ce que ce genre de preuve peut offrir de mieux.
Le nom est réel, mais plus mince que les récits ne le laissent croire, et il vaut la peine d’exposer exactement ce qu’il en est.
Dans la même phrase du même livre, Pline ajoute quatre mots : aliqui Ophiusam – « certains l’appellent Ophioussa », l’île aux serpents, de ὄφις. Il ne nomme aucune autorité. Il ne dit pas que l’île avait des serpents. Il ne propose aucune étymologie. Tout récit postérieur d’une Tinos grouillant de serpents est une inférence posée sur ces quatre mots.
Il faut dire aussi qu’Ophioussa était une étiquette flottante. Pline lui-même l’applique à Rhodes et à une ville sur le Dniestr ; on la trouve pour Formentera, que les Romains appelaient aussi Colubraria, et pour la côte portugaise. C’était le grec pour île aux Serpents, comme l’anglais a une douzaine de Snake Islands. Être appelé Ophioussa dit ce que quelqu’un pensait d’un lieu, pas de quel lieu il s’agissait.
L’histoire selon laquelle Poséidon débarrassa l’île de ses serpents en envoyant des cigognes les manger – d’où le grand sanctuaire de Kionia, qui était le sien – est charmante et très largement reprise. Sa chaîne de transmission mérite d’être connue.
Le plus ancien texte qui la raconte réellement est Tournefort, écrivant après son passage de 1700 : « Hésychius de Milet nous apprend que Neptune s’était servi de cigognes pour les exterminer ; il faut que cela soit vrai, ou que la race de ces reptiles en soit éteinte, puisqu’on n’y en voit plus. »
Hésychius de Milet est un compilateur byzantin du VIe siècle de notre ère, dont il ne reste que des fragments, et le fragment en question n’a pas été retrouvé. L’histoire n’est ni chez Pline, ni chez Strabon, ni chez Aristote, ni chez Élien. Ce qui est chez Pline, c’est une loi sur les cigognes – mais elle appartient à la Thessalie, où en tuer une valait la peine de l’homicide, parce qu’elles détruisaient les serpents.
Donc : raconter l’histoire comme Tournefort la raconte, le nommer, et laisser le lecteur voir que la chaîne ne compte que trois noms et s’achève dans l’obscurité.
Deux choses sont à écarter. Il n’existe aucun titre de culte Poséidon Ophiouchos ; Ὀφιοῦχος, le Porteur de serpent, appartient à Asclépios et à la constellation. Et il n’y a pas de cigogne sur les monnaies – ce qui est dommage, parce que le monnayage est par ailleurs, avec insistance, celui de Poséidon : le trident, le dauphin, Poséidon debout et assis, Amphitrite à ses côtés, et avant eux tous une grappe de raisin sur une tige en forme de T.
C’est la partie que personne n’attend. La liste de référence des reptiles de Grèce recense huit espèces de serpents à Tinos, dont la vipère ammodyte, Vipera ammodytes – le serpent le plus dangereux d’Europe –, avec le boa des sables, la grande couleuvre fouet, la couleuvre à quatre raies, la couleuvre léopard, la couleuvre chat, et les deux couleuvres d’eau d’Europe.
Comparé à ses voisines, c’est un chiffre élevé : Délos 2, Paros 4, Andros 6, Syros 6, Mykonos 6 – et Tinos 8, à égalité avec Naxos, qui fait à peu près deux fois sa taille.
Et les couleuvres d’eau ferment le cercle. Une couleuvre d’eau a besoin d’eau permanente. Hydroussa et Ophioussa ne sont pas deux noms concurrents. C’est le même fait, énoncé deux fois.
La géologie explique les deux. Tinos est faite de schiste imperméable sur du granite, ce qui est une machine à fabriquer des sources – la raison pour laquelle elle a de l’eau là où Mykonos et Délos n’en ont pas. Ajoutez plusieurs centaines de kilomètres de murs de terrasse en pierre sèche, au cœur de blocaille, chauffés au soleil et pleins de rongeurs, et l’île devient à peu près le meilleur habitat pour les serpents que l’Égée puisse offrir. Cette dernière étape est un raisonnement, non une citation, mais on voit mal comment l’éviter.
Et pourtant l’île elle-même n’en garde aucun souvenir. Il n’existe aucun toponyme tinien en φιδ- ni en ὀφι-, aucune chapelle du serpent, aucune coutume. Ophioussa est un nom de livre, revenu à Tinos par Pline et par les voyageurs. Ce n’est pas un nom que l’île a gardé.
Ceci est proposé comme une suggestion, non comme un résultat, mais cela rend compte de plus d’indices que toute autre explication.
Il existait un autre lieu antique nommé Ténos, en Thessalie. Son site est perdu et l’on n’en sait presque rien – sauf la seule chose qui fit sa renommée. Il figure dans Des choses merveilleuses entendues, une compilation qui a voyagé sous le nom d’Aristote, au chapitre 151, et ce pour quoi le folklore antique le retient, c’est un serpent venimeux remarquable, et la destruction non moins remarquable de ce serpent.
Posons maintenant les pièces côte à côte. Pline attribue Hydroussa, pour l’île des Cyclades, à Aristote – il lisait donc de la matière aristotélicienne sur une Ténos. Le corpus aristotélicien contient une histoire de serpent célèbre, attachée à une autre Ténos. Pline ajoute ensuite, sans nommer personne, que « certains » appellent l’île Ophioussa. Et la loi antique qui protège les cigognes parce qu’elles tuent les serpents appartient, comme Pline lui-même le note ailleurs, à la Thessalie – là où était l’autre Ténos.
Des serpents détruits, des cigognes qui les détruisent, et deux villes du même nom, dont l’une dans la région où les deux histoires se passent.
Si c’est ce qui s’est passé, la réputation a été transférée d’une ville perdue de Thessalie à une île des Cyclades par quelqu’un qui lisait trop vite, et elle tient depuis deux mille ans.
Mais voyez quelle moitié de l’histoire aurait voyagé. Les serpents de Tinos sont réels – huit espèces, plus que chez aucune voisine, et une vipère. Ce qui est importé, ce ne sont pas les serpents. C’est la fin.
Et la fin est la seule partie dont on peut être certain qu’elle est fausse. Personne n’a chassé les serpents de cette île. Ils sont toujours là.
Au-dessus de Kampos, dans la cour du musée que Costas Tsoclis a ouvert ici en 2011 – un peintre athénien, né en 1930, sans une goutte de sang tinien, venu sur cette île, qui y est resté et lui a donné un musée –, un serpent est couché en travers du dallage. Un corps de métal écailleux en une longue double courbe, la queue dans un angle et la tête au mur du fond. Une lance court sur toute la longueur de la terrasse et s’enfonce dans son dos. En haut de la lance, fixé au mur, le cavalier : un cheval cabré taillé en relief, et du saint lui-même seulement un bras, une main et une auréole.
Άη Γιώργης. Non pas le Ἅγιος Γεώργιος de l’église, mais la forme populaire – saint Georges tel qu’un villageois le dit. C’est le titre que l’artiste a donné lui-même. Le reste, du musée, par écrit : 1990 ; une installation sculpturale de dix-huit mètres de long ; peinture, aluminium et écrans. A
C’est monumental au sens simple du mot : cela ne tient pas entre quatre murs, et ce n’est pas fait pour. Le dragon a la taille de la cour et le saint la taille d’une main.
C’est Poséidon et les cigognes en habit chrétien. Et la princesse qui brûla les serpents. Et les quatre mots de Pline. La même histoire, faite pour la quatrième fois, sur la même île, par un homme qui n’est pas né ici.
Le plus ancien des autres noms de cette île veut dire île aux serpents. La plus grande œuvre qu’un artiste y ait faite de mémoire d’homme est un serpent que l’on tue. Entre les deux, deux mille ans de gens qui assurent que l’affaire est réglée – et huit espèces qui vivent toujours dans les murs.
Tout au long des siècles vénitiens et chez tous les voyageurs qui vinrent, l’île est Tine. Elle est Tine dans le livre des îles de Buondelmonti, en 1420, dans celui de dalli Sonetti, en 1485, dans l’atlas vénitien de Boschini, en 1658, sur les gravures de Coronelli, et chez Wheler, qui écrit en 1682 que « Tine s’appelait anciennement Tinos ». Tino, la forme de l’italien moderne, est une régularisation plus tardive.
“Tine was anciently called Tinos.”
Comment Τῆνος est devenu Tine, personne, pour autant que je sache, ne l’a étudié. Le mécanisme évident ne convient pas : plusieurs îles de l’Égée ont reçu leur nom occidental en avalant une préposition grecque – Astypalaia est devenue Stampalia, Kos Stanchio, Naxos Nicsia – et Tine n’en montre aucune trace. Une simple italianisation est la réponse la plus probable, et il est plus sûr de dire « la forme vénitienne » que d’affirmer une dérivation que personne n’a démontrée.
Le nom ottoman de l’île était İstendil. L’amiral et cartographe ottoman Piri Reis l’inscrit ainsi sur sa carte ; un récit ottoman de la campagne de 1715 parle d’un mouillage « devant la forteresse de l’île d’İstendil ».
Le témoin décisif est Bernard Randolph, en 1687, qui l’écrit sans la voyelle initiale : « TINE, autrefois appelée TENOS. Et par les Turcs, Stendill. » Ôtez le i- prothétique du turc – le turc ne peut pas commencer un mot par st-, et c’est pourquoi Istanbul, İzmir et İznik ont l’allure qu’ils ont – et Stendil est la phrase grecque εἰς τὴν Τῆνον, « à Tinos ».
“TINE, formerly called TENOS. And by the Turks Stendill.”
C’est le même accident qui a produit Istanbul à partir de εἰς τὴν πόλιν, « à la ville ». Des marins demandaient où allait un navire ; la réponse fut entendue comme le nom du lieu. Pendant cent ans de domination ottomane, l’île s’est officiellement appelée une phrase grecque qui dit qu’on y arrive.
| Forme | Langue et période | Sens | Catégorie |
|---|---|---|---|
| Τῆνος · Ténos | Grec – des sources les plus anciennes à aujourd’hui | Inconnu. Probablement prégrec | A |
| Ὑδροῦσσα · Hydroussa | Grec – rapporté d’après Aristote, IVe s. av. J.-C. | « La bien arrosée » – pour ses sources | B |
| Ὀφιοῦσσα · Ophioussa | Grec – sans date ; « certains », chez Pline | « L’île aux serpents » | C |
| Tenos · Tinos | Latin – à partir de l’époque romaine | Translittération | A |
| Tine | Vénitien et italien de la première modernité – v. 1207 à 1715, et au-delà dans les récits de voyage | Italianisation ; mécanisme non établi | A |
| Tino | Italien standard – moderne | Forme régularisée de la précédente | A |
| Stendil | Usage des marins du Levant – XVIIe s. | De εἰς τὴν Τῆνον, « à Tinos » | C |
| İstendil | Turc ottoman – du XVIe s. à 1821 | B | |
| Τήνος | Grec moderne – depuis 1821 | — | A |
Les habitants sont les Τήνιοι, les Téniens, dans l’Antiquité – le mot des monnaies – et les Τηνιακοί, les Tiniens, aujourd’hui.
L’épithète est citée dans la littérature moderne sur la Grèce vénitienne – Tinos la fidèle, l’île sur laquelle Venise pouvait compter – et elle revient partout où l’on parle de la reddition de 1715. Mais je n’ai pu la trouver dans aucun document vénitien, aucune inscription, aucun texte de l’époque, et une recherche dans l’Archipelagus Turbatus de B. J. Slot – l’histoire des Cyclades d’après les archives, bâtie directement sur les fonds vénitiens, ottomans, hollandais et romains, et l’ouvrage sur lequel ce livre s’appuie le plus – ne fait apparaître ni fedele ni fidèle une seule fois.
Il se peut bien que ce soit la formule d’un historien moderne pour un fait documenté, plutôt qu’une formule que Venise ait employée. Le fait lui-même n’est pas en doute : Tinos se donna à Venise de son plein gré en 1390, garda l’arrangement trois cent vingt-cinq ans, et fut la dernière possession que la République tint dans cette mer.
Où l’on la trouverait, si elle est quelque part : les délibérations du Sénat et les rapports des recteurs de Tine, aux Archives d’État de Venise.
Première partie
L’eau, et le vent qui garde ce que l’eau fait pousser ; la soie, qui fut la richesse de l’île et qui a disparu ; le marbre, et la pierre ajourée au-dessus des portes ; les chemins, la chaux, la table – et l’horizon que l’île regarde.
ii
Ὑδροῦσσα
Hydroussa – le même hydro- que dans hydraulique
Les Cyclades sont sèches. Tinos ne l’est pas, et ce seul accident de géologie explique les terrasses, le bétail, les fromages, les artichauts, les moulins, les pigeonniers, la population que l’île a portée autrefois et la table qui a fait sa renommée.
Le plus ancien nom que l’on ait consigné pour l’île est Ὑδροῦσσα, Hydroussa – la bien arrosée. Ce n’est pas une fioriture de poète. Tinos monte à 750 mètres au Tsiknias, prend ce que la mer autour d’elle laisse monter, et le garde dans des sources et des ruisseaux là où ses voisines ne gardent rien. Comparez Folégandros ou Anafi : des îles austères, une table austère, et toute l’histoire du monde n’aurait changé ni l’une ni l’autre.
Ce que les insulaires ont fait de cette eau est la moitié la plus intéressante. Les pentes de la montagne furent taillées en terrasses du haut en bas – des centaines de kilomètres de murs de soutènement en pierre sèche, bâtis et rebâtis au fil des siècles, pour l’essentiel sous la domination vénitienne, et étendus après elle. On décrit d’ordinaire les terrasses comme un moyen de retenir la terre. Elles sont aussi, et surtout, un système hydraulique : chaque mur ralentit le ruissellement, garde la pluie dans le sol assez longtemps pour recharger la nappe, et nourrit ainsi à la fois les cultures au-dessus et les moulins à eau dans les vallées en dessous. Le vent moulait le grain sur les crêtes ; l’eau le moulait dans les vallées ; et l’un comme l’autre, au bout du compte, marchaient à la pierre sèche.
Les Tiniens appellent une construction en pierre sèche effondrée β’λήστρες – vlistres. Qu’un dialecte ait un nom précis pour cela dit à quel point la chose est fréquente, et quelle part de la surface de l’île est faite de murs.
La plus grande part des terrasses de l’île date de la domination vénitienne, 1390–1715, avec une nouvelle extension au XVIIIe siècle, après la prise ottomane. Le but était la production vivrière d’une population dense – le vin, l’huile, les légumes – et non une culture de rapport en particulier.
Cela compte, parce que la tentation est grande d’attribuer les terrasses à l’essor de la soie. Les travaux sur le paysage ne le confirment pas, et ne disent rien du tout des mûriers.
Maria Vidali, sur le paysage et la communauté à TinosLes chiffres qui circulent – le tableau ci-dessous les rassemble – ne sont presque jamais attribués. Un vrai compte existe : 962 pigeonniers documentés un par un dans les recherches de Manthos Prelorentzos. Et l’association des pigeonniers de Tinos, fondée en 1975, en a restauré 148 en cinquante ans.
Les pigeonniers sont une infrastructure de la période vénitienne, et leur raison d’être ne fut jamais seulement la viande. Ils produisaient du fumier, et c’est le fumier qui rendait productives les maigres terrasses cycladiques. Ce que Venise a apporté de plus décisif à la manière dont cette île se nourrit, c’est peut-être un système d’engrais.
Prelorentzos, via Sustainable Cyclades ; Cyclades24, 2025 ; Piperno| Chiffre | Source | Catégorie |
|---|---|---|
| 962, comptés un par un | Recherches de Manthos Prelorentzos | B |
| « Plus de 1 000 », dont 148 restaurés depuis 1975 | Association des pigeonniers de Tinos, 2025 | C |
| « Environ 1 000 » | Sans attribution | D |
| 800 | Presse de voyage | D |
| 600 · 1 300 | Aucune source en ligne retrouvée | D |
La réponse honnête à « combien de pigeonniers » est qu’une seule personne a compté, et que tous les autres ont estimé.
À Kampos, l’eau était à la fois privée, communale et publique. Le village avait une source centrale, avec des tuyaux courant le long des chemins, et la répartition se faisait par durée convenue, non par volume mesuré. Les disputes naissaient quand une maisonnée outrepassait son tour.
C’est un petit détail, et il en dit long : sur une île que définit le fait d’avoir de l’eau, l’eau restait assez rare pour être rationnée à la minute.
Maria Vidali, enquête de terrain à KamposLe chiffre courant est d’environ 80 ; une source dit « plus de 100 ». Ni l’une ni l’autre ne cite d’inventaire. Ils apparaissent sous la domination vénitienne, comptent trois niveaux, et portent huit antennes à voiles triangulaires sur une calotte tournante.
On plaçait les moulins au bord des routes et aux carrefours, pour que la farine soit plus facile à emporter. Les meuniers passaient pour les meilleurs météorologues amateurs de l’île. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils moulaient clandestinement la nuit, au péril de leur vie. Tinos exporta de la farine pendant la révolution grecque. Les moulins cessèrent de tourner dans les années 1950 ; quelques-uns tinrent jusque dans les années 1980.
Des moulins à eau sont attestés à Lazaros, Agapi, Perastra et Marouli.
Tinosecret ; Greeka ; notes d’itinéraires de Tinos TrailsTinos n’est pas volcanique, et elle n’est pas sur l’arc volcanique de l’Égée du Sud. Santorin et Milos, oui ; cette île, non. A L’affirmation revient sans cesse dans la presse grecque – un grand site de voyage faisait encore, en 2022, sortir les blocs de Volax d’un volcan, il y a vingt millions d’années –, il ne s’agit donc pas de réfuter un homme de paille.
Sous Tinos, il y a un noyau métamorphique exhumé : du marbre et du schiste qui furent des sédiments, entraînés à soixante ou quatre-vingts kilomètres de profondeur dans une zone de subduction, puis ramenés à la surface. Dans sa partie orientale s’est mis en place, en fusion, un corps de monzogranite à granodiorite, qui a refroidi lentement dans le noir, au Miocène, quelque part dans une fenêtre d’environ quatorze à dix-huit millions d’années avant nous. A une fourchette, non une date, parce que les âges publiés sont une fourchette. Ses gros cristaux enchevêtrés sont la preuve du refroidissement lent : une roche qui sort en éruption à la surface se fige à grain fin, et celle-ci ne l’a pas fait.
Le champ de blocs de Volax est ce granite, et le processus qui l’a produit est l’inverse de ce qu’il paraît. Le granite se fissure en refroidissant, selon une grille de diaclases en trois dimensions. L’eau descend le long des diaclases et pourrit la roche vers l’intérieur, par chaque face qu’elle peut atteindre. Un coin est attaqué par trois côtés et une arête par deux, si bien que les blocs s’arrondissent sur place, de l’intérieur, laissant un cœur intact dans une coque de gravier qui s’effrite. Puis la pluie emporte la matière tendre, et les cœurs arrondis restent debout à la surface.
Les géants ne les ont donc pas lancés, et aucun volcan ne les a crachés. Ils ont toujours été là, dans la colline. La pluie a emporté la colline.
Il faut ajouter une chose, parce qu’elle est presque vraie plutôt que vraie. Aucune étude consacrée au champ de blocs de Volax n’a été trouvée – pas de monographie, pas d’article qui l’ait pour sujet. Une thèse de doctorat de 2008 a cartographié les formes d’altération du granite de Tinos, ses tors et ses boules, sans nommer, pour autant qu’on puisse l’établir, l’endroit où elles sont le plus spectaculaires. B la thèse n’a pas été lue en entier.
Mais la forme du terrain n’est pas sans mention. Un inventaire du géopatrimoine de l’île, publié en 2025, nomme Volax directement, expose exactement le processus décrit plus haut – « l’altération chimique le long des réseaux de diaclases et des fractures pénètre le granite, émousse les arêtes vives et isole progressivement des boules qui restent exposées comme des tors après l’enlèvement du manteau altéré qui les entourait » – et y désigne formellement deux géosites : les tors du secteur de Volax, et les boules du tronçon Falatados–Volax–Livada. A Une étude géomorphologique de 2001 avait déjà mis « le secteur de Steni–Volax » et l’altération sphéroïdale dans la même phrase. B
La roche a donc une littérature, et la forme du terrain y a un paragraphe. Ce qu’elle n’a pas, c’est un livre à elle. Pour les cent hectares les plus photographiés de cette île, c’est encore un manque.
Tinos compte exactement deux inscriptions à l’Inventaire national grec du patrimoine culturel immatériel. L’une est la taille du marbre de l’Exo Meri, qui a le chapitre v pour elle seule. L’autre est la vannerie de Volax, inscrite en 2019. A
Volax comptait trente-six habitants au recensement de 2021, contre cinquante et un en 2011 – une baisse de près d’un tiers en dix ans, sur une île qui, elle, a grandi pendant la même décennie.
Le métier s’y établit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle parce que la terre était pauvre ; la demande grandit après 1823 avec le passage des pèlerins, s’étiola après les années 1920 et s’effondra après 1940 avec l’émigration. Les matières sont le roseau, les brins d’osier et le lygariá, chacun coupé dans sa saison – le roseau en janvier, l’osier en juillet et août, le lygariá de septembre à mars –, et les brins sont coupés à la pleine lune, pour qu’ils ne pourrissent pas. Ce dernier point n’est pas du folklore recueilli par un journaliste ; il est dans le dossier de l’État lui-même. A
Les hommes tressaient ; les femmes préparaient les matières. On travaillait au κατώι, le rez-de-chaussée de la maison. On y faisait le καλάθι, le πανέρι, le κοφίνι et le χαλικολόγος, un grand panier à porter les pierres, fait de lygariá seul. Et on les faisait sur commande, et on les vendait contre de l’argent ou en nature, beaucoup aux îles voisines.
Puis le compte, qui est tout l’argument du chapitre xxiv ramené à un métier dans un village : treize vanniers dans les années 1980 ; neuf au début des années 2000 ; trois en décembre 2018. A
Alekos Florakis – l’autorité que ce livre suit pour les fenestrons et les armoiries – appelle Volax un μονοτεχνικό χωριό, un village d’un seul métier, et lui a consacré une monographie. B
L’un des deux métiers inscrits de l’île a exporté des sculpteurs à Athènes, à Smyrne et à Alexandrie. L’autre vendait des paniers à pierres à l’île d’à côté, contre de l’argent ou en nature. Même île, même siècle, même arrangement social – un village qui fait une seule chose – et deux idées complètement différentes de ce qu’est un marché.
Que Florakis applique le même terme à Pyrgos est la lecture de ce livre, et n’a pas encore été vérifié dans son texte.
Une chose encore, parce qu’on trouve difficilement meilleur fait sur un si petit endroit : ce village de trente-six personnes s’est bâti un théâtre de plein air – des gradins de marbre pour quelques centaines de personnes, dressés par l’association du village dans les années 1990 – et l’entretient toujours avec des dons. C le récit qu’en faisait le village lui-même était publié sur un site refait en février 2026, qui a emporté le détail avec lui.
iii
Τὸ Μελτέμι
to Meltémi – to mel-TÉ-mi – le vent étésien
L’eau a rendu cette île fertile. Le vent a permis de garder ce que l’eau faisait pousser. Presque tout ce qui suit dans ce chapitre – le porc séché, le marbre ajouré, les quatre-vingts moulins à vent, les aires de battage, le fromage dans sa calebasse – est une manière de s’en servir.
Les Grecs appelaient ces vents les ἐτησίαι, etesiai – de ἔτος, l’année. Ils les nommèrent pour leur constance. Un vent qui revient chaque été sans jamais manquer, et autour duquel on peut organiser sa vie : il ne s’agit pas du temps qu’il fait, c’est une saison, et ils lui donnèrent le mot même de l’année.
Le nom en usage aujourd’hui est Meltemi, et son origine la plus probable est l’italien mal tempo – le mauvais temps.
Ainsi, sur une île qui passa cinq siècles sous Venise, le grand vent de l’Égée porte un nom italien qui veut dire mauvais temps – et les gens qui vivent ici ne le trouvent pas mauvais du tout. Ils y voient la raison pour laquelle la nourriture se conserve.
Ce que c’est, en termes simples : un vent du nord fort, sec et frais, qui souffle de la mi-mai environ à la mi-septembre, entretenu par la différence de pression entre un anticyclone sur les Balkans et la profonde dépression d’été sur l’Asie du Sud-Ouest. Il atteint force 7 ou 8 sur l’échelle de Beaufort. Et – c’est le détail qui règle la journée ici – il est le plus fort l’après-midi, et il tombe souvent la nuit.
Le savoir transmis sur cette île est précis, et il porte sur la sécheresse plutôt que sur la fraîcheur :
| Ce qu’il fait | Pourquoi cela compte ici |
|---|---|
| Il ôte l’humidité de l’air | Ce qu’un vent d’été peut faire de plus utile sur une île sans réfrigération |
| Bon pour les récoltes, et meilleur encore pour les conserver | Le grain, les figues, le fromage, la viande séchée – tout se garde parce que l’air est sec |
| Moins de maladies | L’air sec empêche la moisissure et la pourriture, et l’eau stagnante ne dure pas. Tenu ici pour un savoir hérité plutôt que pour un résultat d’étude – mais le mécanisme est réel |
| Une climatisation naturelle | C’est un vent du nord frais au moment le plus chaud de l’année |
Relisez les chapitres qui suivent en gardant le vent à l’esprit, et ils cessent d’être des sujets séparés.
Le plat emblématique de Tinos est fait de vent. La Λούζα est un filet de porc salé, mis à tremper dans le vin, puis suspendu pour sécher dans un air qui circule. Sans un vent du nord sec et régulier, elle ne sèche pas ; elle pourrit. Il en va de même des saucisses, des figues, et de la myzina, le fromage de l’île, fumée puis séchée à l’air.
L’outillage du fromage est un outillage sec. Cette île conserve le fromage dans une calebasse scellée à la pâte de farine, sous une dalle de marbre, dans un panier tressé – jamais dans l’huile, comme le font les îles à huile. Les méthodes sèches marchent là où l’air est sec.
Les fenestrons sont une ventilation. Le marbre ajouré au-dessus des portes existe pour faire passer l’air dans une maison fermée – et si la maison est fermée, l’été, c’est précisément parce que le Meltemi souffle.
Les moulins à vent, c’est le vent changé en farine. Environ quatre-vingts, hauts de trois niveaux, huit antennes chacun. Ils existent parce que le vent, ici, est assez sûr pour qu’on lui élève une tour de pierre.
Et les aires de battage ne pourraient pas s’en passer. Vanner, c’est jeter le grain en l’air et laisser le vent emporter la balle. Les ἁλώνια de pierre, circulaires, de cette île sont placées de façon à le capter. Pas de vent, pas de pain.
Un vent du nord régulier fait de l’Égée une mer facile à descendre et dure à remonter. Ce seul fait façonna l’année des corsaires du chapitre xiii – ils hivernaient dans les Cyclades et travaillaient vers le sud et l’est à la belle saison – et c’est pourquoi les bateaux de pèlerins d’août ont toujours eu la traversée rude.
Ce qui mérite qu’on s’y arrête : le plus grand rassemblement religieux de Grèce a lieu au plus fort du pire vent de l’année. Personne ne l’a déplacé.
Voici l’observation qui vend la mèche, et on peut y assister chaque mois d’août.
La journée de l’insulaire est bâtie autour de son milieu. Dehors aux premières lueurs, au travail pendant la fraîcheur du matin, à l’intérieur pour le pire de la chaleur et le pire du vent, puis dehors de nouveau, et au travail jusqu’à ce que le jour s’en aille. C’est une forme ancienne, et c’est une forme rationnelle – parce que le Meltemi souffle le plus fort l’après-midi, exactement quand le soleil tape le plus.
La journée du visiteur est l’inverse. Le visiteur s’abrite du vent et cherche le soleil de midi – allongé, immobile, à découvert, à la seule heure où les gens qui vivent ici rentrent chez eux depuis trois mille ans.
« Et que dire du vent toujours présent, aiguillon permanent de l’intelligence, de la création et de l’éveil au beau. »
Un homme qui a passé sa vie à tailler le marbre sur cette île n’a pas décrit le vent comme une gêne à supporter. Il l’a décrit comme ce qui ne le laissait pas en place – et il lui a attribué le mérite de ce qu’il a créé.
iv
Μετάξι
metáxi – mé-TA-xi – la soie
Tinos a eu, pendant au moins un siècle et demi, une véritable économie de la soie ; elle en produisait plus que sa voisine restée célèbre pour cette activité, et elle inscrivit la soie dans son propre acte de soumission à Venise. Puis le commerce s’effondra, et les mûriers partirent au feu. Il n’en survit guère qu’une rumeur – et c’est précisément pourquoi il vaut la peine de la mettre par écrit.
« La soye fait aujourd’huy la richesse de Tine ; chaque année on y en recueille environ seize mille livres pesant. »
Joseph Pitton de Tournefort était un botaniste que Louis XIV envoya au Levant. Il séjourna sur cette île vers 1700 et écrivit cette phrase ; puis – il était ainsi fait – il écrivit la même phrase pour chacune des autres îles où il passa, avec les chiffres. Cet accident de méthode a produit la seule série de chiffres réellement comparables qui existe sur la soie de l’Égée, et sur cette série, Tinos vient au deuxième rang, derrière Chios seulement, et devant Andros.
Une enquête indépendante sur l’industrie des Cyclades décrit Andros et Tinos comme ayant presque monopolisé la soie dans les îles, toutes deux « couvertes de mûriers », chacune exportant quelque 6 000 okades – environ 7 690 kg, ce qui concorde avec Tournefort à deux pour cent près. Cette concordance est suspecte plutôt que rassurante : elle signifie probablement que le chiffre le plus tardif dérive du plus ancien. Tenez-les pour une seule mesure, non pour deux.
Voici le fait qui change le cadre de tout le sujet, et il vient des archives vénitiennes.
Quand les Tiniens se soumirent à Venise, en 1390, l’accord stipulait que la production et l’exportation de la soie devaient rester libres. Les revenus de la seigneurie se limitaient à des prélèvements moindres sur des produits moins intéressants. Pendant trois siècles, Venise, dont l’administration à Tinos travaillait à perte, revint à plusieurs reprises à la solution évidente – taxer l’activité la plus lucrative de l’île – et s’entendit répondre chaque fois qu’elle ne le pouvait pas. La proposition rencontra, ce sont les mots de Slot, une opposition véhémente. Tous les anciens documents sur les privilèges des Tiniens furent ressortis et étudiés. Et puis :
« En 1714, quand la guerre éclata, on n’était pas encore arrivé à une décision. »
B. J. Slot, Archipelagus TurbatusLa République manqua de temps avant de manquer d’arguments.
Une pièce de la maison y était consacrée : des claies de bois – κρεβάτες – garnies de feuilles de mûrier, sur lesquelles les vers se nourrissaient tout le printemps, jusqu’à ce qu’ils filent. Le matériel de dévidage était volontairement simple : un foyer, un chaudron d’eau chaude pour les cocons, une baguette épineuse pour attraper le fil, et un dévidoir pour l’enrouler.
Point capital : Tinos exportait du fil, non des cocons bruts – elle gardait chez elle l’étape qui ajoute la valeur. L’île tricotait aussi des μεταξοβάμβακα, des articles de soie et de coton. Le tissage fin se faisait ailleurs : Kéa et Mykonos tissaient des étoffes avec de la soie tinienne et andriote, et Kéa ne produisait pas de soie brute du tout.
Christina Agriantoni ; TournefortTournefort décrit le mécanisme avec précision : ceux qui embarquaient la soie pour Venise ne payaient aucun droit de sortie ; ceux qui l’embarquaient pour toute autre destination payaient trois écus et trois quarts. Venise avait tenté de se réserver la soie tinienne et, pour le dire comme les historiens de l’économie, l’avait fait sans succès. La formule même de Tournefort – ceux qui l’envoient ailleurs « ne payent que trois écus, & trois quarts pour chaque centaine de livres » – laisse voir pourquoi : la pénalité était trop faible pour mordre.
Le jour de son ordination, un prêtre nouvellement ordonné donnait trois livres de soie au provéditeur vénitien, et autant à l’évêque latin. Sur cette île, les redevances se percevaient souvent en nature, et la nature, c’était la soie.
Tournefort, i. 465 et 467 ; SlotLe verdict de l’historienne de l’économie est que la fabrication traditionnelle de la soie en Grèce s’effondra au milieu du XIXe siècle, quand le dévidage mécanique se répandit et que les acheteurs étrangers se mirent à payer mieux les cocons bruts que le fil dévidé à la main. Les maisonnées qui avaient capté la marge du dévidage la perdirent, tout simplement.
La maladie fut le second coup. Bent, qui écrit en 1885, situe l’épidémie d’Andros une quinzaine d’années plus tôt – vers 1868–70.
Andros fit passer sa soie dans l’âge industriel et fonda l’une des plus anciennes filatures de Grèce. Tinos, non.
Christina Agriantoni ; J. T. Bent, The Cyclades (1885)Bent, à Kythnos : après que la maladie eut frappé, « les habitants coupèrent les mûriers pour en faire du bois de chauffage ». À Andros : « Il y a quinze ans, la maladie s’attaqua aux vers, et nombre de beaux mûriers furent abattus, et des citronniers plantés. »
“the inhabitants cut down the mulberry trees for fuel.” · “Fifteen years ago disease attacked the worms, and numbers of fine mulberry trees were cut down and lemons planted.”
Bent consacre un chapitre à Tinos. Il n’y mentionne pas la soie une seule fois.
Lacroix, qui écrit en 1853, décrit encore les coteaux de Tinos comme couverts de figuiers et de mûriers qui ne grandissent jamais – et ne jamais grandir, c’est précisément ce qui arrive à un arbre qu’on taille pour ses feuilles. Mais Lacroix est un compilateur qu’on surprend ailleurs à copier Tournefort, et il ne faut pas s’appuyer sur la date qu’il laisse entendre. Le recensement est plus sûr : en 1860, le royaume comptait encore 142 100 mûriers debout dans les Cyclades ; personne ne compta ceux de Tinos à part. A Ce qui est sûr, c’est ceci : les mûriers étaient un trait visible de cette île dans la mémoire de gens encore en vie en 1900, et quand quelqu’un pensa enfin à écrire l’histoire de l’île, ils avaient disparu.
Le compte est celui du recensement agricole de 1860, imprimé dans Α. Μανσόλας, Πολιτειογραφικαὶ πληροφορίαι περὶ Ἑλλάδος (Athènes, 1867) – lu dans ses propres pages pour cette édition. Son tableau s’arrête à la préfecture.
Les mûriers disparurent, et le dévidage avec eux. Ce qui ne disparut pas, c’est le savoir-faire, et les habitants qui l’avaient.
Les femmes de cette île, qui travaillaient la soie qu’il y avait de toute façon à la maison, s’étaient spécialisées dans le tricot de la soie – avant tout les bas, connus en Europe pour leur solidité. C’est une occupation domestique qui est aussi un métier, et elle leur donna ce que presque aucune autre femme de l’Égée n’avait : une expérience du travail hors de la maison et du champ. A
Zallony, le médecin de l’île, a regardé faire les bas. Chaque hiver, du premier novembre au dimanche des Rameaux, les villages tenaient la βεγγέρα : maison par maison, à tour de rôle, de six heures du soir jusqu’à minuit ou une heure – les jeunes femmes tricotant des bas de soie, les femmes mariées filant le coton, les plus âgées la laine et la soie, les hommes racontant chacun leur tour leurs aventures ou lisant une histoire à voix haute, les jeunes femmes chantant, et l’hôte faisant cuire des τυρόπιτες de fromage frais, de jaunes d’œufs et de miel. C Le bas réputé en Europe pour sa solidité se faisait dans cette pièce.
Il a aussi noté ce que la soie coûtait, parce qu’en médecin il en tenait le compte. Les feuilles étaient l’affaire des femmes, et les mûriers étaient hauts : « les unes meurent sur place ; d’autres meurent des suites de leurs blessures ; peu échappent à la mort, après des mois entiers au lit. Ces accidents sont fréquents. » Les vers eux-mêmes – quarante et cinquante mille par maison – étaient gardés dans les chambres à coucher, portes calfeutrées contre l’air froid, jusqu’à ce que la soie fût récoltée. C
À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, elles se mirent à l’emporter ailleurs – à Smyrne, à Constantinople, à Thessalonique, beaucoup d’entre elles voyageant seules. Ce pour quoi on les engagea finalement, ce fut le service domestique plutôt que la soie, et la réputation qu’elles s’y firent est exposée au chapitre xxv. Mais l’historienne qui en suit le fil tient la causalité en une phrase, et c’est la raison pour laquelle ce chapitre ne parle pas seulement d’un commerce mort :
La soie semble avoir été le véhicule essentiel par lequel les femmes de Tinos sont entrées sur le marché du travail.
Ainsi, la dernière chose que produisirent les mûriers ne fut pas du fil. Ce fut cent cinquante ans de Tiniennes gagnant un salaire dans les villes des autres – et, dans un très grand nombre de cas, le rapportant chez elles.
v
Μαρμαροτεχνία
marmarotechnía – mar-ma-ro-tekh-NI-a – l’art du marbre
Des mains tiniennes ont taillé le marbre de l’Athènes néoclassique, puis sont allées travailler sur le Danube, le Bosphore et le Nil. Le mécanisme, c’était l’apprentissage en famille et des équipes qui se déplaçaient – un savoir portatif, transmis par le sang.
Le marbre, à Tinos, n’est pas une histoire mais trois, mises bout à bout. Il y a un substrat antique et byzantin, mince mais continu, avec des trouvailles du Ve au VIIIe siècle et des témoignages qui se multiplient à partir du Xe. Il y a un métier vénitien et post-vénitien, dont les plus anciens ouvrages conservés sont des armoiries du XVe au XVIIe siècle, et dont la première équipe organisée attestée est celle d’Ioannis Frangiskos Apergis, de Pyrgos, en 1662–64. Et il y a l’explosion d’après 1830, quand un État grec neuf eut besoin d’une capitale bâtie en marbre et que cette île abritait justement les artisans qui avaient le savoir-faire.
L’apport vénitien à cette phase intermédiaire est énoncé sans détour par le ministère de la Culture, et il est plus intéressant que « Venise aimait l’art ». Quatre choses se sont rejointes : une stabilité relative ; des commanditaires qui bâtissaient des demeures et des églises ; le contact technique avec Venise et avec la Crète vénitienne ; et – le point qui compte vraiment – une Église catholique à l’aise avec la sculpture figurée, là où l’Église orthodoxe ne l’était pas. Une île dont la moitié occidentale était latine pouvait sculpter des figures humaines sur ses églises. Ses voisines ne le pouvaient pas.
En 1309, le Sénat de Venise se procura à Tinos du marbre veiné de vert pour la basilique Saint-Marc. Le lien entre cette île et cet édifice a donc quatre cents ans de plus que la chute de la forteresse.
Ministère de la Culture, Inventaire national du patrimoine culturel immatérielLa hiérarchie : l’ἀφεντικό / πρωτομάστορης (le maître), les μάστοροι (les artisans), les παραγιοί (les apprentis). L’apprenti commençait par les basses besognes – disposer les outils du maître, nettoyer le hangar – avant d’apprendre à tailler et à dessiner. La plupart étaient de la famille. La durée minimale était de quatre ans et, au terme de sa formation, l’apprenti se voyait remettre un κασελάκι, un petit coffre contenant son propre jeu d’outils : un rite autant qu’un cadeau.
Les ateliers étaient des μπαράγκα – des hangars à demi ouverts, charpentes de bois habillées de branchages de rhododendron. Pour les grandes commandes, les artisans formaient des équipes temporaires, les κομπανίες, et partaient avec elles.
Environ un quart des praticiens sont aujourd’hui des femmes, dans un métier qui leur était autrefois fermé.
Dossier de candidature UNESCO (PCI) RL/01103 ; ministère de la CultureL’apport tinien à l’Athènes néoclassique est affirmé partout – l’Université, l’Académie, le Zappeion, l’ancien Parlement, la Bibliothèque nationale, le Musée archéologique, des travaux à la restauration du Parthénon – et, à l’étranger, à Constantinople, Smyrne, Odessa, Galați, Alexandrie, Thessalonique et au mont Athos. Mais il est affirmé en bloc : personne n’a publié d’attribution bâtiment par atelier. C’est vrai à l’échelle des familles – Drossis, Vitalis et Fytalis travaillèrent au programme sculpté de l’Académie – mais le détail dort, épars, dans des monographies grecques et dans les archives du Musée des arts du marbre de Pyrgos.
Ce qui vaut la peine d’être su quand on se tient devant l’Académie : quelqu’un de cette île a taillé cela, et personne ne peut vous dire qui.
Le marbre, c’est l’Exo Meri, le nord-ouest : Pyrgos, Ysternia, Marlas, Mali, Panormos. Les villages de la famille, dans le Kato Meri – Kato Kleisma, Kalloni, Komi – sont le versant agricole de l’île. Les deux sont Tinos ; ce n’est pas la même Tinos, et ce livre les tient séparées.
Giannoulis Chalepas naquit à Pyrgos le 14 août 1851, fils d’un tailleur de marbre ; il étudia à Athènes puis à Munich, boursier de la fondation de l’Evangelistria de sa propre île, et mourut en 1938. Sa maison est un monument classé, restauré entre 2023 et 2025. L’École des beaux-arts et de la taille du marbre de Pyrgos fut fondée en 1955 et fonctionne toujours, avec quelque trente-cinq élèves venus de tout le pays – bien trop tard pour avoir produit le moindre fenestron ancien, et souvent confondue avec la tradition qu’elle fut fondée pour sauver.
L’inventaire que l’État grec a dressé de la taille du marbre nomme les types d’ouvrages sortis de ces établis, et l’ordre de la liste dit toute l’histoire en une ligne : les dalles tombales, puis les monuments funéraires néoclassiques, puis les monuments aux morts. A Non pas trois métiers. Un seul, qui suit son marché. Un village qui taillait des pierres tombales pour ses voisins au XVIIe siècle taillait, à la fin du XIXe, des monuments pour des villes qu’il n’avait jamais vues, et au XXe, les monuments que la Grèce éleva aux hommes qu’elle avait perdus – avec les mêmes outils, le même apprentissage et, dans plusieurs cas, les mêmes familles.
Ermoupoli, à Syros, résolut d’élever un monument aux morts sans sépulture de la Révolution grecque. La commande fut décidée le 26 mai 1880 et confiée à Georgios Vitalis, né à Ysternia, sur cette île, en 1838 : une stèle d’un mètre et demi sur deux et demi, un sarcophage en marbre de Thasos, un lion couché, et une femme agenouillée qui grave l’épigramme dans la pierre. Le monument fut inauguré en 1887, et il est signé Γ. ΒΙΤΑΛΗΣ ΕΠΟΙΕΙ 1880. B
Vitalis avait étudié à Munich, boursier de la Sainte Fondation de l’Evangelistria de Tinos – bourse accordée par décret royal du 26 novembre 1864, pour trois ans, prolongée jusqu’en 1872, dans l’atelier de Max von Widnmann, avec une médaille d’argent en 1868. A La même fondation paie aujourd’hui les frais de fonctionnement de l’école du marbre de Pyrgos.
L’argent avec lequel un homme d’Ysternia apprit à sculpter un monument aux morts sans nom d’une île venait des offrandes des pèlerins d’une autre – et, cent quarante ans plus tard, il paie encore la même formation.
Certains chercheurs y voient un précurseur des monuments au Soldat inconnu qui vinrent plus tard. Cette lecture est attribuée à Drakakis, et elle est contestée – il existe d’autres cénotaphes du XIXe siècle relevant d’un cadre conceptuel différent. Elle est présentée ici comme un argument, non comme un fait.
Et la Tombe du Soldat inconnu de Syntagma, à Athènes, de 1932, n’est pas tinienne : elle est d’Emmanouil Lazaridis et de Fokion Rok. On l’affirme ; c’est faux. A
La Κοιμωμένη, la Jeune Fille endormie, fut taillée dans le marbre par Yannoulis Chalepas, de Pyrgos, comme monument funéraire de Sofia Afentaki, au Premier Cimetière d’Athènes. Elle était morte de la tuberculose ; son oncle passa la commande. Un avis de journal de septembre 1879 en faisait déjà l’œuvre la plus importante de ce cimetière. A
Il vaut la peine de le dire sans détour, parce que les reproductions en ont fait une sculpture de galerie : c’est une pierre tombale. Elle fut faite pour être regardée par une seule famille, en plein air, au-dessus d’un corps.
Le marbre est toujours sur la tombe. Un transfert définitif à la Glyptothèque nationale fut annoncé en mars 2017, avec l’accord de la famille, mais aucune source ne consigne qu’il ait eu lieu ; la Glyptothèque expose un moulage de plâtre fait en 1980. B La date de la sculpture est donnée comme 1877, 1878, 1879 et 1880 selon les institutions – Chalepas lui-même disait 1880 – et ce livre ne tranche pas entre elles.
La Fondation culturelle du groupe Banque du Pirée, qui gère le Musée des arts du marbre de Pyrgos, l’a dit dans ses propres mots le jour où elle fit visiter le Premier Cimetière à la Fraternité des Tiniens d’Athènes : à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, des familles de sculpteurs tiniens y travaillèrent aux types caractéristiques de monuments de marbre – et elle les nomme. Μαλακατέ, Φυτάλη, Δούκα, Στεργίου, Περάκη, et à côté d’elles Φιλιππότη et Χαλεπά, dont l’ouvrage se dresse encore sur des tombes de famille. B
Sept noms tiniens en une seule phrase.
Mettez maintenant en regard le guide officiel des visiteurs d’Athènes, qui décrit le même cimetière : les premiers artisans venaient de Tinos, et les créateurs anonymes des croix ouvragées et des épitaphes de pierre n’ont jamais été consignés. B
Les deux affirmations sont vraies. Les noms existent, et on ne les a jamais écrits sur les pierres.
Un cran plus loin en arrière, c’est encore vrai. Le cimetière de Pyrgos lui-même est décrit à l’envi comme un musée en plein air de la sculpture sur marbre – et aucun relevé publié n’en est repérable dans aucun catalogue, aucune base de données, aucun registre du patrimoine, en aucune langue. Pas une signature vérifiable, pas une date, sur un seul monument. A en négatif – la littérature grise grecque étant mal indexée, il s’agit d’une absence de trace repérable plutôt que d’une absence de travail démontrée.
Des monuments funéraires tiniens ont été publiés – à Leonidio, en Arcadie, sur le continent, où, même là, les tombes ne portent pas de signature et sont attribuées. Le genre a été étudié partout, sauf sur l’île qui l’a fait.
Nikolaos Gyzis, né à Sklavochori en 1842, et Nikiforos Lytras, né à Pyrgos en 1832, étaient des peintres – les deux figures centrales de l’école de Munich de la peinture grecque. Le site touristique de l’île elle-même publie Gyzis sous le titre «Νικόλαος Γύζης, γλύπτης», sculpteur, et l’erreur se propage de là. A
Pyrgos et ses voisins ont donné à la fois les pères de la peinture grecque moderne et son plus grand sculpteur. C’est déjà assez remarquable sans qu’on aille confondre les deux.
Ce chapitre a été écrit au passé. Le circuit à l’étranger s’est refermé ; les bourses ont cessé ; les villages se sont vidés. C’est la forme honnête des choses, et c’est pourquoi le graphique de ce que cette île a vendu, au chapitre xxv, donne à l’émigration des tailleurs de marbre la barre la plus courte de sa page.
Mais l’établi est toujours là.
La République de Venise prit fin en 1797. Elle avait abandonné sa dernière possession de l’Égée quatre-vingt-deux ans plus tôt.
Et un Tinien taille encore son lion, dans du marbre tinien, à Tinos, dans la troisième décennie du XXIe siècle – et il le taille bien.
C’est l’argument de toute cette partie du livre, debout dans une cour. La souveraineté est partie. Le rite est resté, les terrasses sont restées, les noms de famille sont restés – et les mains aussi. Ce que Venise a réellement laissé sur cette île, ce n’est ni une garnison, ni un drapeau, ni un système de lois. C’est un métier, et le métier a survécu trois cents ans à l’État.
Vidalis – Βιδάλης – est une variante de Βιτάλης, et Georgios Vitalis, d’Ysternia, est l’homme qui sculpta, plus haut dans ce chapitre, le monument d’Ermoupoli aux morts sans sépulture de la Révolution, boursier de l’Evangelistria. C’est aussi l’un des six noms de famille dont le chapitre xxvii se sert pour montrer à quoi ressemble un annuaire tinien.
À ne pas confondre avec Maria Vidali, l’architecte qui a compté les chapelles de cette île au chapitre xxi. Autre nom, autre personne, et la ressemblance est une coïncidence de l’onomastique d’une petite île.
Qu’il existe une lignée familiale entre les deux, ce n’est pas une chose qu’une recherche peut trancher, et ce livre ne l’affirme pas. C’est une question pour l’homme qui tient le ciseau. Interrogé, il a répondu qu’il valait mieux en parler que l’écrire – la question reste donc posée, et posée honnêtement.
Il a répondu à deux choses qu’on ne lui demandait pas, et toutes deux ont leur place dans ce livre.
Il s’appelle Lorentzos Vidalis – Λορέντζος Βιδάλης, fils de Lorentzos et de Marietta, et inscrit à l’état civil comme Λαυρέντιος, qui est le même nom en habit de cérémonie. Il vit à Ktikados : le village de la Table de l’Amour – le repas de Pâques où l’on ne s’assied pas avant d’avoir fait la paix (chapitre xxiii).
Et le village affiche le métier au-dessus de la porte de son église depuis deux siècles. À l’église de l’Ypapanti, tout au bout de Ktikados, saint Georges tue le dragon dans le marbre depuis au moins 1823 – en pleine révolution – et il le fait quatre fois sur une même façade.
Et son atelier est à Kionia.
Κιόνια veut dire les colonnes. Le chapitre xi raconte ce qui s’y dressait : le sanctuaire de Poséidon et d’Amphitrite, sur le rivage, à trois kilomètres à l’ouest de Chora, en usage pendant cinq siècles et demi, et qui porte depuis lors le nom du marbre resté à terre.
Ainsi le lion de ce chapitre a été taillé, dans le marbre, par un Tinien, sur la plage que l’île a nommée d’après un édifice de marbre.
Rien ne descend de l’un à l’autre, et il serait malhonnête de le laisser entendre. Les villages du marbre sont dans l’Exo Meri, de l’autre côté de l’île, et aucune lignée d’ateliers ne court d’un temple hellénistique à une cour en 2026. C’est un accident : celui de l’endroit où se trouve, près de la mer, le terrain plat.
Mais c’est l’accident que cette île ne cesse de connaître. La même pierre, la même eau, la même position sur une route maritime sont reprises, exploitées au profit de gens qui ne se doivent rien et qui, pour la plupart, ignorent que d’autres sont passés là avant eux. C’est ce que les quatre parties de ce livre essaient de décrire, et cela se voit mieux dans l’adresse d’un seul homme que dans n’importe quel argument que je pourrais en tirer.
vi
Φεγγίτες
fengítes – fen-GUI-tès – fenestrons
Deux des énigmes de cette île se répondent l’une l’autre. Les panneaux de marbre sculptés au-dessus des portes ne sont pas un décor ajouré par hasard. Ils sont ajourés parce que la pièce derrière eux était pleine de vers à soie – et quand la soie est partie, la sculpture est partie avec elle.
Le terme général est ὑπέρθυρο, ypérthyro – un dessus-de-porte, tout marbre sculpté posé au-dessus d’une ouverture. Le fameux objet tinien en est une espèce : le φεγγίτης, fengítis, une dalle ajourée qui remplit le tympan sous l’arc de décharge et laisse passer la lumière et l’air dans une maison fermée. La définition du ministère de la Culture est exacte : « fenestrons – une catégorie particulière de linteaux ajourés qui couvrent les arcs de décharge au-dessus des portes et des fenêtres ». Dans le nord de l’île, on les appelle καμάρια. En français, la littérature savante dit lucarnes de marbre.
Il importe de ne pas s’y tromper, parce que confondre les deux est précisément ce que fait la plus grande part de ce qui s’écrit sur Tinos.
Ils ne sont pas propres à Tinos. Alekos Florakis, qui a écrit la monographie de référence, dit sans détour que ces lucarnes sont « très répandues dans l’île, mais aussi plus généralement dans les Cyclades ». La Pinacothèque nationale catalogue ses exemplaires comme « fenestron insulaire », provenance « îles des Cyclades ».
Ce qui est tinien, ce n’est pas l’objet mais l’industrie : la concentration, la qualité et, par-dessus tout, la survie. La phrase défendable est celle-ci : les fenestrons de marbre sont une forme cycladique que Tinos a produite en plus grand nombre et de meilleure qualité que partout ailleurs, et c’est à Tinos qu’ils survivent en place, et en quantité.
Florakis donne la raison, et elle n’a rien à voir avec aucun empire : « Les lucarnes garantissaient une luminosité et une aération suffisante lorsque les portes et les fenêtres étaient fermées. »
Pourquoi une maison serait-elle fermée ? Parce que les vers à soie étaient élevés à l’intérieur, dans une pièce qui leur était réservée, sur des claies garnies de feuilles de mûrier, et qu’il leur fallait de l’air et de la lumière sans courant d’air. Les ajours créaient aussi, à hauteur de linteau, un rangement pour le pain et les provisions.
Et la preuve est dans l’effondrement. La production des fenestrons déclina à partir du dernier quart du XIXe siècle – et Florakis l’attribue à l’abandon de la sériciculture, à côté des modes architecturales nouvelles et du déclin des centres régionaux. Une explication purement stylistique ne peut pas rendre compte de cette corrélation. Une explication fonctionnelle, si.
Florakis cite « l’église de Notre-Dame dans le village de Kato Kleisma (1760) » – l’église du village, dont le fenestron porte la date de 1760.
C’est l’un des quelques exemples datés qu’il relève à travers l’île : Pyrgos, la Sainte-Trinité, 1718, le plus ancien que quiconque cite ; Kampos, la Sainte-Trinité, 1760 ; Karkados, l’église du cimetière, 1760 ; une maison de la ville de Tinos, 1765 ; Apidia, la chapelle Saint-Basile, 1777 ; Pyrgos, le Christ-Sauveur, 1788 ; la ville de Tinos, Saint-Stylianos, 1794 ; une fontaine dans le bas de la ville, 1798 ; un fenestron de 1806 venu de la région de Panormos et trois de 1815 venus de Pyrgos, tous aujourd’hui au musée Benaki.
Notez-le bien : 1718 est la plus ancienne date que l’on ait citée, non la plus ancienne qui existe. Florakis la présente comme un exemple du type simple, non comme un record.
A. E. Florakis, Nouvelles lucarnes de marbre au musée BenakiLa série datée de Florakis porte des inscriptions grecques. Les inscriptions latines de linteaux relevées dans les villages – 1747, 1790 et 1826 – appartiennent aux villages catholiques et forment un corpus à part.
Les réunir en une seule chronologie serait une contribution réellement originale. Les fondre en silence serait une erreur.
La typologie de Florakis, en quatre phases, va ainsi : des dalles simples de schiste ou de marbre épais, apparues au XVIIe siècle ; les fenestrons de maisons de la première moitié du XVIIIe, en marbre épais et compact, grossièrement taillés ; ceux de la seconde moitié du XVIIIe, dans le marbre gris φιλιαρικό ; puis les fenestrons baroques, qui apparaissent à Pyrgos dans les deux dernières décennies du XVIIIe siècle.
D’où venait ce baroque ? Pas de Venise – Venise était partie en 1715. La réponse de Florakis est Constantinople : des artisans tiniens y émigrèrent pour le travail après la conquête et en rapportèrent un vocabulaire rococo, dans une refonte ottomane. « C’est ainsi que le baroque ottoman s’introduit à Tinos. »
Les fenestrons de parade – ceux que l’on photographie – sont donc strictement post-vénitiens, et d’inflexion ottomane. L’héraldique de cette île est vénitienne ; la forme ajourée est fonctionnelle et locale ; les fleurs sont ottomanes ; et l’industrie qui a exécuté tout cela est tinienne.
| Motif | Classe | Lecture |
|---|---|---|
| Croix ; πεντάλφα ; bêtes monstrueuses | Apotropaïque | Écarte les esprits démoniaques |
| Βρακοφόροι – gardes armés en culottes bouffantes | Apotropaïque | Gardiens du seuil. Un exemple daté, années 1750–60 |
| Soleil en tête humaine, ou en roue ; arbre de vie | Mythologique | Sans glose dans les sources |
| Corne d’abondance ; grenade ; pots fleuris | Fertilité | Abondance et prospérité de la maisonnée |
| Navires ; oiseaux ; poissons ; cyprès ; chasseurs à cheval | Descriptif | Le gagne-pain et le rang du propriétaire |
| Armoiries | Déclaratif | Pouvoir et prestige. La plus ancienne pierre sculptée de l’île |
| Une date, un nom, des initiales | Déclaratif | Dédicatoire – le propriétaire et l’année, parfois le jour |
A Catégories du Musée des arts du marbre et de l’inventaire du ministère de la Culture. Le fenestron Benaki de 1806 porte l’inscription 1806 / ΑΠΡ 13 / ΠΕΡΟC – que Florakis lit comme Georgios Peros, représentant du village de Platia. Le jour, le mois, l’année et le propriétaire.
Jusqu’à cette année, le seul objet qui pût trancher ce chapitre n’avait jamais été photographié. Le texte le disait. C’est fait.
L’église de Kato Kleisma est l’église paroissiale catholique du village, dédiée à la Métastasis de la Théotokos – l’Assomption, sous sa forme grecque catholique – et sa fête patronale se tient toujours le 15 août, l’archevêque célébrant lui-même. C pour le type de source ; la dédicace et le rite ne font pas de doute
Sa façade ouest porte, en ce qui paraît être une seule campagne : une porte aux piédroits sculptés sous un linteau inscrit ; une fenêtre géminée de marbre – une bifora – dont l’encadrement est taillé de vignes, de grappes et de croix ; des fenestrons ajourés dans des niches en arc ; un oculus rempli d’une roue de marbre ajouré ; et, dans le pignon, un panneau d’entrelacs sculpté. Sur la corniche, juste au-dessus de la porte, un aigle.
Et le linteau est daté.
Le texte est disposé pour se lire de part et d’autre du médaillon – ANNO DOMINI à gauche, 1760 à droite – et voici ce qu’il dit :
À Dieu très bon et très grand. L’an du Seigneur 1760. Iacobus Cicala, prêtre de ce district, fut le curé qui fit restaurer et renouveler cette église – qui tombait déjà en ruine – aux frais de l’église elle-même et par le labeur et les moyens de tous les frères du district.
Quatre choses en découlent, et elles relèvent de quatre chapitres différents.
L’inscription est en latin, taillée en 1760 – quarante-cinq ans après le départ de Venise, dans un village qui vivait sous la souveraineté ottomane depuis une génération, sans recteur vénitien à impressionner ni public pour lire le latin : à qui donc cette inscription était-elle destinée ? Personne n’exigeait cela. Les villages catholiques de cette île gravaient encore du latin au-dessus de leurs portes quand rien ni personne ne les y obligeait.
Elle est romaine par la forme : D·O·M, le christogramme en gloire, toute la grammaire dédicatoire de l’Occident latin. Aucune ambiguïté sur le rite.
Elle nomme un prêtre, Iacobus Cicala – un nom de famille italien dans un village grec, c’est-à-dire l’argument du chapitre xxvii, debout dans un mur. L’évêque catholique de Tinos et Mykonos de 1716 à 1738 fut Nicolaus Cigala, dont la dalle tombale, à Xinara, porte un aigle bicéphale. B Aucun document ne relie les deux hommes, et la Fondation nationale hellénique de la recherche rattache l’évêque à la branche de Santorin. Ce qu’on peut dire honnêtement, c’est que le même nom de famille, peu courant, paraît deux fois sur cette île en vingt-deux ans, chez un évêque et chez un curé de village.
Et elle consigne une reconstruction payée par l’église et faite des mains du village – sumptibus ac omnium ruris confratrum laboribus et ope. Ni un seigneur, ni un évêque, ni une fondation. La paroisse, et ses propres mains.
Confratres est un mot qui, dans l’Europe latine, a une institution derrière lui, et une première version de ce chapitre était allée chercher cette institution. Elle n’aurait pas dû. Aucune confrérie catholique n’est attestée à Tinos, nulle part dans la littérature publiée – cherchée en grec, en italien et en anglais, dans les travaux savants et sur les sites de l’archevêché lui-même. Le champ est bien défriché pour la Crète vénitienne et les îles Ioniennes ; pour les Cyclades, il n’y a rien, et l’histoire du catholicisme à Tinos écrite par Foskolos lui-même ne les mentionne pas. A en négatif – les volumes qui trancheraient, avant tout Hofmann, Vescovadi cattolici della Grecia: Tinos, ne sont pas en ligne
La ligne est donc traduite « tous les frères du district » – des hommes de la paroisse, non les membres d’un corps.
Ce qui rend le silence plus intéressant, et non moins. Ce livre suit le fil des confréries orthodoxes – la Table de l’Amour à Ktikados, que l’on fait remonter à des confréries formées sous Venise au XVIe siècle. Du côté catholique de la même île, à la même date, il n’y a rien à trouver. C’est une vraie question, et la poser comme un silence vaut mieux que de la combler.
Une abréviation de la pierre est réellement ambiguë. Des photographies plus anciennes lisent CONF(RAT)RV(M) ; les prises de vue d’août lisent CONSTRV. La première donne un bien meilleur latin, et c’est elle qui est imprimée ici. Une photographie prise de face, en lumière rasante, trancherait en une minute.
Florakis date le type de transition du fenestron tinien des années 1750 ou 1760, et le type accompli de la seconde moitié du XVIIIe siècle. B Une façade datée de 1760 se tient donc au début de la tradition que décrit ce chapitre, non dans son épanouissement tardif.
vii
Στράτες
strátes – STRA-tès – les chemins
Plusieurs centaines de kilomètres de chemins dallés traversent Tinos. Là où il y a du dallage, il y a eu de l’argent. Et le dallage décrit deux îles entièrement différentes, posées l’une sur l’autre.
Le mot grec qu’on emploie d’ordinaire est καλντερίμι, kalderimi – du turc kaldırım, le pavage. Il est bon de savoir que la dérivation courante depuis καλὸς δρόμος, « bonne route », relève de l’étymologie populaire, et qu’elle est fausse. Il est bon de savoir aussi qu’à Tinos le mot sonne un peu étranger : la technique locale pose de grandes dalles plates plutôt que des pavés, et le mot d’ici est στράτα – une πλακόστρωτη στράτα, un chemin dallé. L’expression française chemin muletier dit l’usage, non la surface.
Un kalderimi est bâti pour des sabots, non pour des roues. La largeur courante – deux mètres environ – est celle où deux mulets chargés à plein peuvent se croiser. Les passages raides reçoivent des marches de pierre ; les pentes, des murs de soutènement ; les à-pics, des parapets ; les ruisseaux, des gués dallés. Les tronçons plats et peu passants restaient souvent sans dallage, parce que daller coûte cher et qu’on ne dallait que là où il le fallait. C’est ce qui rend le réseau lisible : le dallage est la trace d’un capital investi, et ce capital est allé là où passait le trafic.
| Chiffre | Ce qu’il compte | Catégorie |
|---|---|---|
| ~1 000 km | Tous les chemins ruraux de l’île | C |
| ~400 km | Chemins dallés de pierre et de schiste | C |
| 270 km | Relevés au GPS par Károlos Merlyn, 2007 | B |
| 120 km | Parmi eux, ceux jugés d’intérêt culturel | B |
| 150–152 km | Balisés et entretenus aujourd’hui | A |
L’écart est probablement affaire de définition plutôt que de contradiction. Les deux chiffres qui ont une méthode déclarée derrière eux sont le 270 et le 120.
Le réseau balisé – douze itinéraires thématiques et neuf variantes – a été commandé par la commune de Tinos en 2019 et achevé en juin 2020. Avant cela, Károlos Merlyn avait relevé tout le système au GPS en 2007 et publié une carte ; avant cela encore, la Région de l’Égée-Méridionale avait balisé douze itinéraires, que la végétation a ensuite en partie repris.
En décembre 2025, un projet d’amélioration des chemins de Tinos a été approuvé : 274 714 € de fonds régionaux européens, de juin 2026 à décembre 2027. Il couvre la reconstruction de murs de pierre sèche, le retrait du béton à Tripotamos et une nouvelle signalétique – sur 1 250 mètres, en trois branches.
Rapporté à un réseau dallé de trois à quatre cents kilomètres, cela fait à peu près trois pour mille.
La meilleure source locale le dit sans détour : vérifier l’âge des chemins est difficile « parce que leur mode de construction reste le même, inchangé, au fil des siècles ». La technique ne se date pas elle-même. Ce qui se date est mince : le chemin de Vari, qu’on dit le plus ancien, et qui reliait la ville antique, près de Kionia, aux villages de l’intérieur ; l’Exombourgo comme centre de l’île depuis le Xe siècle avant notre ère, établi à l’intérieur des terres contre la piraterie ; et un tronçon de l’itinéraire Falatados–Volax–Agapi–Kolymbithra décrit comme byzantin, antérieur à 1453 – et signalé, dans la même phrase, comme détruit par des habitants.
La description défendable, c’est que le réseau est un héritage dont la surface est refaite sans cesse : une armature antique centrée sur l’Exombourgo, densifiée sous Venise, quand la population vivait à l’intérieur des terres et que le château en était le nœud, et redallée par morceaux depuis lors.
Lisez les douze itinéraires d’après ce qu’ils touchent, et l’île se coupe en deux.
Au centre et à l’est, un maillage de subsistance. Court, très ramifié, il relie les villages aux terrasses, aux aires de battage, aux moulins à eau, aux sources, aux pigeonniers, aux ruchers, aux cabanes des champs et aux chapelles – et il converge sur l’Exombourgo, que trois des douze itinéraires touchent. Sa géométrie est centripète et tournée vers l’intérieur. C’est la géométrie d’une maisonnée et d’une paroisse.
Au nord-ouest, un couloir d’exportation. Les carrières de Marlas, de Mali et de Koumelas ; les villages d’ateliers, Pyrgos et Ysternia ; les ports de Panormos, d’Ormos Ysternion et de Kousinia. Sa géométrie est linéaire et tournée vers la mer, et c’est ici que le dallage devient marbre, et devient monumental. C’est la géométrie d’un marché international – le mont Athos, Smyrne, Constantinople, Odessa, Alexandrie.
La descente vers Ormos Ysternion est décrite comme « un chemin de marbre, d’une largeur impressionnante, sans la moindre marche ».
Des marches, on en bâtit pour un homme à pied. Une large rampe dallée de marbre, sans marches, qui descend vers une baie, on la bâtit pour des bêtes chargées qui descendent des blocs de marbre jusqu’à un navire. La forme du chemin dit ce qui y passait.
Les villages tiniens furent bâtis à l’intérieur des terres, en des points d’accès difficile, serrés, en petits volumes, et placés de manière à être invisibles de loin, le schiste sombre aidant à les cacher ; la capitale côtière fut déplacée sous la domination vénitienne parce qu’elle ne protégeait pas des razzias. Le « labyrinthe » des sources, ce sont les ruelles à l’intérieur des villages.
Mais aucune source, nulle part, ne prétend que les chemins entre les villages aient été tracés à dessein pour égarer les pillards ou rompre les lignes de vue depuis le rivage. La formulation honnête, c’est que le réseau est centripète parce que les villages qu’il servait furent placés pour se défendre – les chemins héritent de cette logique, ils ne l’incarnent pas.
En principe. Les routes sont nommées expressément à l’article 967 du Code civil parmi les choses d’usage commun ; selon l’article 968, ces choses appartiennent à la commune ou, à défaut, à l’État ; selon l’article 966, elles sont hors du commerce, et un voisin ne peut pas les acquérir par une longue possession. Une route qui sert les besoins d’une commune est une route communale au sens de l’article 4 de la loi 3155/1955.
Au cadastre. Depuis une décision ministérielle du 31 mai 2022, il existe un instrument dédié : une couche pour les routes reconnues antérieures à 1923, et un attribut obligatoire qui consigne « les tronçons de route qui, sur les photographies aériennes de la date la plus proche antérieure au 27 juillet 1977, étaient des voies non carrossables – des sentiers ». L’État grec a une catégorie cadastrale en bonne et due forme pour cela, précisément.
Mais. Le décret présidentiel qui doit fixer des critères de reconnaissance unifiés n’a pas été pris ; figurer sur un plan cadastral ne prouve pas, à lui seul, le caractère public ; et le cadastre de Tinos était encore ouvert aux corrections en 2026, la commune demandant officiellement une prolongation de six mois.
La formulation exacte est donc que les chemins devraient être, et sont en train d’être, inscrits comme publics – non qu’ils le sont déjà.
Par sa décision 2470/2018, le Conseil d’État a confirmé le classement comme monument du kalderimi n° 3 de Kato Verga, Kalamata, long d’environ 3,6 km – bien que le chemin ait été en partie détruit par des travaux ultérieurs de canalisation et de voirie – parce que les tronçons dallés survivants, les repères du tracé et les ouvrages associés, joints à une documentation scientifique de la continuité du tracé, établissaient son existence historique.
Ce qui frappe, c’est pourquoi la Cour lui a reconnu cette importance : son lien avec des aires de battage, des sources et des routes de commerce maritime, et sa fonction de seul passage historique pour les gens, les marchandises et les bêtes. C’est l’argument du chemin comme carte d’une économie, énoncé par la plus haute juridiction administrative de Grèce.
Les menaces, dans l’ordre où les sources les classent : 6 000 à 10 000 chèvres ensauvagées, que personne ne garde, selon les estimations, qui déstabilisent les murs des terrasses et des chemins en fouillant pour les racines et empêchent toute repousse ; la pression immobilière, des chemins agricoles passés au bulldozer pour ouvrir un accès aux voitures vers des constructions nouvelles ; et la disparition des maçons de la pierre sèche, un savoir-faire qui ne s’acquiert qu’en apprentissage.
En face : 150 km dégagés et balisés en 2019–20 ; vingt-cinq bénévoles d’un club de montagne dégageant des chemins pendant dix jours en juillet 2023 ; une école de pierre sèche en 2024, avec trente bénévoles ; et 1 250 mètres de restauration financée à partir de 2026.
Pour comparer : Andros a plus de 500 km de réseau, dont 240 km balisés aux normes européennes, gérés depuis 2009 par un centre de recherche créé pour cela, financé par des dons privés et des cotisations, inspectés cinq fois par an, et certifiés “Leading Quality Trails” par la Fédération européenne de la randonnée pédestre depuis 2015 – la seule île d’Europe à l’être. Tinos a une étendue brute comparable, un service municipal, un chantier confié à une entreprise et un appel aux bénévoles. L’écart n’est pas une affaire de moyens. C’est une affaire de soin.
viii
Ἀσβέστωμα
asvéstoma – az-VES-to-ma – le chaulage
Tout le monde répète que Metaxas fit chauler les îles contre le choléra en 1938, et que les colonels imposèrent le bleu et le blanc pour rappeler le drapeau. Ni l’une ni l’autre de ces deux affirmations ne peut être prouvée. Ce qui peut l’être est plus étrange : la blancheur est le sous-produit d’une règle qui nomme la chaux, et cette règle date de 1988.
Le calcaire ou le marbre cuit au four donne la chaux vive ; éteinte à l’eau, elle devient de l’hydroxyde de calcium, le lait de chaux ; sur le mur, elle réabsorbe lentement le dioxyde de carbone et redevient la pierre dont elle vient. Ce cycle explique tout.
Le lait de chaux frais tient un pH de 12,4, et c’est un vrai désinfectant – il inactive E. coli en une journée et certains virus en quelques minutes. Mais dehors, il se carbonate, et le pH retombe autour de 9 en quarante-quatre jours à peu près ; à partir de là, il ne désinfecte plus rien.
Voilà qui tranche la vieille querelle : le chaulage, hygiène ou habitude ? Les deux – et il ne pouvait être hygiène que parce qu’il était habitude : un mur chaulé une fois et laissé tel quel est chimiquement inerte. La pratique fonctionnait parce qu’on la répétait chaque année, traditionnellement autour de Pâques.
Les autres vertus sont réelles aussi, par ordre de certitude décroissante : le lait de chaux est perméable à la vapeur, si bien que le mur respire – c’est pourquoi la peinture acrylique moderne abîme les vieilles maçonneries en y enfermant l’humidité ; il renvoie la chaleur ; il consolide la maçonnerie et bouche les fissures capillaires. L’effet répulsif sur les insectes est affirmé partout et, pour autant que j’aie pu trouver, n’a jamais été étudié. On ne devrait pas l’affirmer.
Une douzaine de médias grecs et au moins deux architectes de métier affirment qu’Ioannis Metaxas ordonna le chaulage en 1938, comme mesure contre le choléra. Pas un ne cite une référence au Journal officiel, un numéro de décret, ni une date plus précise que l’année.
Deux vérifications : le règlement sanitaire de l’époque Metaxas du 14 novembre 1938 ne couvre que la préfecture d’Attique-Béotie, pas les îles, et aucun de ses quatre-vingt-dix articles ne concerne le chaulage ; et la loi-cadre de 1940 sur les dispositions sanitaires parle de la propreté générale des habitations et ne dit rien de la chaux.
Une raison de plus de douter : ce n’est pas la bonne maladie. L’épidémie de la période fut la dengue de 1927–28, non le choléra. Même les sources qui défendent l’histoire concèdent l’écart de dix ans.
La position honnête : un décret Metaxas est affirmé partout et prouvé nulle part. Il existe peut-être sous la forme d’une disposition sanitaire ministérielle plutôt que d’un décret ; si c’est le cas, aucun de ceux qui répètent l’histoire ne l’a lu.
Ce qui existe est un document réel : une circulaire de la préfecture des Cyclades datée du 15 juin 1972, adressée à la police et aux fonctionnaires municipaux, énonçant, parmi d’autres restrictions de construction, que la polychromie à l’extérieur des maisons était interdite, et que la couleur extérieure dominante des maisons serait le blanc.
Lisez-la avec précision. C’est une circulaire administrative de niveau préfectoral, pas une loi. Elle interdit la polychromie. Et elle ne dit rien du bleu, et rien du drapeau.
L’histoire du bleu et blanc patriotique est une invention, et l’affirmation voisine aussi – que le bleu était simplement la peinture la moins chère, ou des restes de peinture à bateaux : les décrets ci-dessous autorisent pour les menuiseries le bleu, le vert, le brun, le gris, le moutarde et le rouge profond. La prédominance du bleu est une convergence touristique, plus tardive.
Deux décrets présidentiels, du 17 juin 1988 et du 11 mai 1989, régissent la construction dans les villages traditionnels classés des Cyclades. Tous deux prescrivent, dans les mêmes termes : « sur les surfaces extérieures des façades des bâtiments, il est fait usage de chaux » – avec des menuiseries de fenêtres d’une seule couleur, choisie parmi le bleu, le vert, le brun, le gris, le moutarde ou le rouge profond.
La blancheur des Cyclades est donc la conséquence légale d’un matériau imposé, non d’une couleur imposée – et l’obligation date de la fin des années 1980, un demi-siècle après Metaxas et quatorze ans après les colonels.
Le décret du 17 juin 1988, publié au Journal officiel le 14 juillet, classe, dans la communauté de Kalloni, Kalloni elle-même et Kato Kleisma. Kampos, Loutra, Smardakito, Tarabados, Agapi, Volax, Falatados, Koumaros, Steni, Krokos, Skalados et d’autres sont classés par le même instrument.
Komi, Pyrgos, Ysternia, Kardiani, Ktikados, Xinara, Triantaros, Tripotamos et Chatzirados l’avaient été plus tôt, par le décret du 19 octobre 1978. Trente-six villages pour les deux décrets réunis.
Les deux décrets ménagent une exception : l’enduit à la poudre de marbre – μαρμαροκονία – n’est permis que sur les bâtiments de style néoclassique, et à Tinos seulement après accord du ministère de l’Égée.
Le droit grec de l’urbanisme reconnaît donc formellement la maison néoclassique comme une catégorie à part à l’intérieur d’un village cycladique. Si une maison de famille porte un enduit à la poudre de marbre plutôt qu’un badigeon de chaux, c’est conforme à la loi, et non une anomalie.
Les récits de voyage anglophones rabattent Tinos sur Mykonos. Les sources tiniennes, non. Les matériaux de construction, ici, sont le marbre et le schiste locaux, et les villages furent délibérément bâtis en schiste sombre, en masses denses, pour être invisibles depuis la mer – exactement l’intention inverse de celle du chaulage. Le marbre restait nu : encadrements, linteaux, fenestrons, fontaines, clochers, et le schiste à motifs des pigeonniers.
La description exacte, c’est une île de schiste et de marbre sous une peau de chaux – des joints blancs plutôt que des maisons blanches, et c’est bien pour cela que le marbre se lit.
À quoi ressemblaient les villages avant, la question reste entière. Une position, celle d’un historien de l’architecture sérieux, veut que tant que l’Égée fut infestée de pirates, il était absurde de peindre une maison d’une couleur visible, que les maisons restaient couleur de pierre, et que la couleur délibérée arrive avec le néoclassicisme, à la fin du XIXe siècle – façades ocre, bleues et roses – avant que le chaulage ne l’efface. La position adverse veut que les gravures et les photographies du XIXe siècle montrent déjà des bâtiments enduits de blanc. Personne n’a publié de stratigraphie des peintures, la seule chose qui trancherait.
ix
Λούζα & Γλίνα
loúza & glína – LOU-za, GHLI-na – la longe séchée et la graisse fondue
La cuisine tinienne est célèbre pour ses salaisons de porc aux noms italiens, et l’influence vénitienne est réelle. Mais le fait plus profond, personne ne le dit : ce n’est pas une île à olives. Ce que l’huile fait ailleurs, le saindoux le faisait ici – et une fois qu’on l’a vu, tout le calendrier se met en place.
Tozer, qui parcourut ces terrasses à pied, les décrit en 1890 comme couvrant les pentes de la montagne du haut en bas, « principalement pour la culture de la vigne ». Pas l’olivier. Dans le même livre, les oliviers paraissent en arbres de lisière de village – des maisons « entourées d’oliviers, d’orangers et de figuiers » –, ce qui relève de l’arbre de seuil, non d’une économie de l’oliveraie. Wheler, en 1682, énumère « quantité de vignobles, de figuiers et d’oliviers », dans cet ordre. L’ethnographie moderne, à Kampos, relève des familles qui produisent du vin, de l’huile d’olive et des légumes pour l’usage de la famille, sur quatre ou cinq parcelles dispersées.
“mainly for the cultivation of the vine.” · “surrounded by olives, oranges, and fig-trees” · “plenty of Vineyards, Figs and Olives”
Et Tinos ne figure dans aucune appellation d’origine grecque de l’huile d’olive, ni sur aucune liste des Cyclades productrices d’huile – une liste qui nomme Naxos, Paros, Sérifos, Sikinos et Milos.
Tinos avait des oliviers. Ce n’était pas une île à huile.
La Γλίνα – la graisse de porc fondue – est l’un des produits principaux que nomment les sources du tue-cochon tinien, gardée dans des vases de terre. La viande des Cyclades se conserve, selon la formule même des sources, « dans le sel ou dans la graisse ». La fava de Santorin s’accommode παντρεμένη, « mariée », à la graisse de porc. Et à Tinos, même la graisse de la queue avait son emploi : elle imperméabilisait les chaussures.
Le cochon était une jarre d’huile sur pattes, qu’il fallait avoir remplie pour décembre et où l’on puisait jusqu’au printemps.
Cela se passait en novembre et en décembre : avant les fêtes, non pendant, parce que le but était de garnir le garde-manger pour elles. Chaque maison élevait au moins un cochon par an. Le travail demandait beaucoup de bras et commençait avant l’aube.
Dans les jours qui précédaient, les femmes ramassaient les herbes, les séchaient au soleil et les frottaient de sel ; les hommes rassemblaient le bois d’olivier pour le feu ; et les maisons, les cours et les rues étaient chaulées. Les invités étaient le prêtre, le maître d’école, le médecin – et tout étranger qui se trouvait sur l’île. Cette liste d’invités mérite qu’on s’y arrête. Elle fait du tue-cochon l’acte annuel par lequel le village se définit, et non une simple boucherie.
L’animal pesait de 150 à 200 kilos et devait nourrir la famille toute l’année. Il en sortait la λούζα, la longe séchée ; les λουκάνικα et les σκορδάτα σαλσίτσια, saucisses nature et saucisses à l’ail ; la πηχτή, le fromage de tête ; les σύγλινα, viande cuite lentement dans sa propre graisse et scellée dessous ; et la γλίνα, la graisse fondue elle-même. Rien ne se perdait : les soies du cochon allaient aux cordonniers, pour coudre. Après venaient la soupe d’os, la viande braisée aux pommes de terre, les dolmades, le foie, le vin, et un violon et un luth.
Dans les sources cycladiques, la longe – la λούζα – est nommée comme la seule partie du cochon qui se vendait, et seules les familles aisées en mangeaient régulièrement.
Le mets emblématique de l’île était, pour la plupart des maisons, un produit de rente.
La méthode, documentée en détail en Crète et nommée à Tinos : couper la viande en morceaux de la taille d’une mandarine, à peu près ; dans la marmite, avec pour seule eau celle qui y adhère ; à feu très doux, une heure à une heure et demie, sans ajouter d’eau et sans remuer, pour que la graisse fonde et que les morceaux restent entiers ; le sel à mi-cuisson, le poivre et le cumin vers la fin ; puis on tasse dans des pots propres et l’on recouvre entièrement de graisse fondue. Gardé au frais, prélevé une cuillerée à la fois.
La règle du pot : les morceaux que la graisse ne couvre pas se mangent en premier.
C’est le principe même du confit français, trouvé indépendamment ou en parallèle – le sel, la graisse à petit feu, et une fermeture étanche.
Les fromages de Grèce conservés dans l’huile viennent des îles à huile : le ladotyri de Mytilène, le ladotyri de Zante. Aucun fromage tinien n’est conservé dans l’huile. Ce vide est l’argument.
Ce dont Tinos se sert à la place :
Καρίκι – la calebasse. Des calebasses récoltées en octobre et séchées ; on en ôte les graines ; on y tasse du fromage salé ; l’ouverture est scellée hermétiquement à la pâte de farine. Une petite calebasse tient deux mois environ ; une grande, de cinq ou six kilos, six ou sept. On n’en fait que dans quatre ou cinq villages, et le reste de l’île l’ignore. Sa moisissure bleue vient de la calebasse elle-même, non d’un ensemencement.
Πετρωτό – la pierre. Le caillé pressé entre des pierres ou des dalles de marbre pendant des jours ; la base dont on tire le volaki et le malathouni.
Μαλαθούνι – le panier, de μαλάθι : fromage frais égoutté dans des paniers tressés à la main.
Κοπανιστή – le sel et la main. Le lait maintenu à 28–30 °C pendant une journée ; salé ; travaillé à la main toutes les heures pendant vingt-quatre heures ; enveloppé dans du coton sous une pierre chargée pendant une semaine ; puis quarante-cinq à soixante jours d’affinage, avec trois ou quatre pétrissages de plus. Tinos est comprise dans l’aire de l’appellation protégée.
Un outillage du sec, de la pression et de la fermentation. Pas un outillage à huile.
Trois mets emblématiques portent des noms italiens – la λούζα de lonza, le σαλσίτσι de salsiccia, les λαζάνια de lasagna – et les emprunts sont réels. Mais la meilleure preuve est matérielle plutôt que lexicale.
Le lait de vache est une anomalie dans les Cyclades ; ce sont des îles de chèvres et de brebis. Tinos a un cheptel bovin à demeure et toute une architecture laitière que les voisines n’ont pas – beurre, gruyère, petroto, kariki, malathouni, volaki. Venise ne prêta pas des mots à cette île. Elle changea ce que l’île pouvait faire.
Face à cela, la technique raconte une histoire mêlée. La louza tinienne partage avec la lonza italienne la découpe, le boyau qui l’enveloppe et les quelque soixante jours de séchage suspendu – une technologie transmise, non un nom emprunté. Mais le bain de vin rouge, la graine de fenouil et le léger fumage ne sont pas des pratiques italiennes. Ce sont des ajouts égéens. Et la myzina se fume sur des τσάμπουρα, rafles et marc de raisin – le sous-produit de la vendange de l’île.
Venise donna à Tinos la terrasse, la vigne, le pigeonnier et le vocabulaire de la salaison. Elle ne lui donna pas une cuisine. La cuisine qui employait ces apports était égéenne, et sa graisse était le saindoux.
Disposez l’année en cercle et elle fait ce qu’une liste ne peut pas faire : elle se ferme.
La vigne. Le raisin est vendangé et pressé en septembre ; le vin baigne la louza en novembre ; le marc que le pressoir a laissé fume la myzina. Une plante, trois emplois, à la suite.
La calebasse. Récoltée et séchée en octobre ; garnie du fromage salé ; le garde tout l’hiver ; est vide de nouveau quand arrive le lait de printemps.
Et la graisse. Le cochon est engraissé tout l’automne, tué en novembre ou en décembre, et sa graisse fondue. C’est dans cette graisse que la maison cuisine jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus – c’est-à-dire, d’après le témoignage crétois, vers le Carnaval. Et le Carnaval, c’est le moment où commence le Carême, et le Carême interdit le gras.
Le garde-manger se vide presque exactement au moment où l’Église en interdit le contenu. Coïncidence, ou deux calendriers qui ont grandi l’un autour de l’autre ? C’est une question que ce livre pose plutôt qu’il ne la tranche. Aucune source que j’aie trouvée ne fait seulement l’observation.
Les comptes bruts sont plus proches qu’on ne s’y attend : l’année orthodoxe compte de 180 à 200 jours de jeûne ; la discipline latine, avant 1917, en avait 150 ou davantage. La différence n’est pas dans le nombre de jours, mais dans trois choses précises.
L’huile. Le jeûne orthodoxe exclut l’huile d’olive les jours stricts. Le jeûne latin ne l’a jamais fait.
Le laitage – et c’est le grand point. Le jeûne orthodoxe exclut absolument les laitages et les œufs, à peu près la moitié des jours de l’année. La discipline latine avait déjà levé l’interdit des laitages dès l’époque carolingienne, et s’était encore relâchée au long du XIXe siècle. Sur une île laitière, avec son propre bétail et six fromages nommés, c’est une différence de structure, continue : pendant la moitié de l’année environ, la maison catholique pouvait manger du fromage et du beurre quand la maison orthodoxe ne le pouvait pas.
Le poisson sans sang. La règle orthodoxe exclut les poissons à arêtes mais permet les mollusques et les crustacés, d’où une préférence documentée pour le poulpe, la seiche, les coquillages et l’oursin. La règle latine ne fait pas cette distinction.
Et puis la conséquence datée. Le jeûne de la Nativité court du 15 novembre au 24 décembre – exactement la fenêtre du tue-cochon. Une maison orthodoxe qui tue son cochon ces semaines-là produit une nourriture qu’elle ne peut pas manger avant le jour de Noël. Une maison catholique n’a pas cette contrainte.
Il existe un indice direct : le salsitsi tinien est décrit comme se mangeant cru, ou cuit aux tomates dans les villages catholiques. Un mode de cuisson marqué par la confession, relevé sur cette île. Il mérite une meilleure source que celle qui le porte, et c’est dans les registres paroissiaux de Xinara qu’on le trouverait.
Tozer, sur Tinos : « Le vin, qui est en réputation dans le Levant, est léger et un peu doux, et agréable au goût. Le cépage qui donne le meilleur passe pour descendre en droite ligne des vignes de Monemvasia, sur la côte orientale de la Morée, la malvoisie d’origine, et le vin porte encore ce nom aujourd’hui. »
“The wine, which is held in repute in the Levant, is light and somewhat sweet, and agreeable to the taste. The grape which produces the best is considered to be a lineal descendant of the vines of Monemvasia on the east coast of the Morea, the original Malmsey, and the wine is called by that name at the present day.”
La malvoisie – Malvasia – est le grand vin doux de la Méditerranée médiévale, nommé d’après le port du Péloponnèse qui l’expédiait, et Venise s’enrichit à le transporter. Qu’une île des Cyclades vendît encore du vin sous ce nom en 1890, avec une réputation dans tout le Levant, cela en dit long sur l’usage qu’on faisait de ces terrasses.
H. F. Tozer, The Islands of the Aegean (1890), pp. 16–17x
Ὁρίζων
orízon – o-RI-zonn – le cercle qui borne ; ce que l’on voit, et rien au-delà
Placez-vous sur la crête d’Anogeia et faites le tour de la rose des vents. Plein ouest, l’île dont Rome fit son mot pour dire le bout du monde, et dont la Grèce moderne se servit pour la même chose. Au sud, la capitale des Cyclades. Au sud-est, passé l’île plate, le sanctuaire de toute l’Égée – qui gagna sa sainteté en interdisant qu’on y naisse ou qu’on y meure. Tinos n’a rien à voir dans tout cela, et c’est cela, le chapitre.
Il y a, vers l’ouest, une longue île grise, basse à un bout et qui monte en crête à l’autre, et par un soir clair elle se tient sur l’eau comme un navire qui se serait arrêté. C’est Gyaros – Γυάρος, et sur les cartes anciennes Joura. Elle fait 17,6 kilomètres carrés et monte à 489 mètres, ce qui est plus haut que tout ce qu’il y a sur Mykonos. Une vingtaine de kilomètres d’eau libre la séparent de cette côte ; la terre la plus proche d’elle n’est ni Tinos ni Syros, mais Andros, à huit kilomètres. B
Qu’on la voie d’ici est affaire de géométrie plutôt que de témoignage. Un sommet de 489 mètres porte un horizon, réfraction comprise, d’environ quatre-vingt-cinq kilomètres, et un observateur placé à deux cents mètres d’altitude sur Tinos en ajoute cinquante-cinq ; pour une distance de vingt à trente-cinq kilomètres, l’île est largement en vue. A calculé, non cité. Aucune source publiée, nulle part, ne dit que Gyaros se voit de Tinos, ce qui vaut d’être su en soi : personne n’a jamais jugé la relation assez importante pour l’écrire.
Elle appartient à Syros. Elle n’a jamais, à aucune époque, appartenu à Tinos.
Juvénal, au tournant du IIe siècle, eut besoin d’un seul mot pour le pire qui pût arriver à un Romain, et c’est cette île qu’il prit :
aude aliquid breuibus Gyaris et carcere dignum,
si uis esse aliquid. probitas laudatur et alget;
Ose quelque chose qui vaille l’étroite Gyara et la prison, si tu veux être quelqu’un. L’honnêteté est louée – et elle grelotte. A Virgile l’avait déjà dite haute, et haute, elle l’est.
Mais la preuve qui compte n’est pas chez les poètes. Elle est dans la paperasse.
En 22 de notre ère, le Sénat vota la relégation de Gaius Junius Silanus à Gyaros. Tibère – l’empereur de Capri et des procès de lèse-majesté, pas un homme réputé pour sa douceur – intervint pour dire que l’île était rude et sans culture humaine, insulam Gyarum immitem et sine cultu hominum esse, et l’envoya à Kythnos à la place. Deux ans plus tard, le Sénat proposa de nouveau Gyaros, pour Vibius Serenus. Tibère refusa une seconde fois, faisant observer que l’une et l’autre île manquaient d’eau – egenam aquae utramque insulam referens – et qu’à qui l’on accorde la vie, il faut accorder de quoi la vivre. Serenus partit pour Amorgos. A Tacite, Annales 3.69 et 4.30, mot pour mot
Tibère refusa Gyaros deux fois, et les deux fois pour l’eau. Gardez cette phrase. Le XXe siècle arrive.
Elle n’était pas tout à fait vide. Strabon, le géographe, y relâcha en 29 avant notre ère et y trouva un village de pêcheurs ; il prit à son bord l’homme que les villageois avaient choisi pour aller à Corinthe demander à Auguste de réduire leur tribut : on leur demandait cent cinquante drachmes, dit-il, et ils en réunissaient à peine cent. A C’est la seule occasion connue où quelqu’un de Gyaros ait demandé quoi que ce soit à un empereur.
Le botaniste de Louis XIV aborda Gyaros les 21 et 22 novembre 1700.
« Les Romains avaient raison de reléguer les criminels dans cette île ; c’est le lieu le plus stérile et le plus désagréable de l’Archipel… nous n’y vîmes que de gros mulots, peut-être de la race de ceux qui obligèrent les habitants de l’île à l’abandonner, comme Pline le rapporte… »
« Voilà les réflexions que nous fîmes à Joura, couchés dans une chapelle ruinée où nous n’osions nous endormir de peur que les mulots ne vinssent nous ronger les oreilles ; & nous réservâmes notre sommeil pour le bateau. »
Le premier naturaliste à décrire ces îles passa la nuit sans dormir sur l’île d’exil, dans une chapelle en ruine, par peur des souris. Ses gros mulots sont des mulots des champs, non les rats qui rongeaient le fer des récits grecs postérieurs – et il répète Pline, il n’observe pas.
Tournefort, Relation d’un voyage du Levant, sur JouraDe 1947 à 1974, l’État grec tint sur Gyaros un lieu d’exil politique, en trois phases : de juillet 1947 à octobre 1952 ; de 1955 à 1961, les registres de la prison courant jusqu’en 1963 ; et de 1967 à novembre 1968, avec une réouverture en février 1974 jusqu’à la chute de la junte. B Papaeti, Torture 23(2), 2013, revue à comité de lecture. Noter que la phase de la junte ne fut pas continue, ce que la plupart des récits rapportent de travers. Quelque chose de l’ordre de vingt mille personnes y passèrent en tout. C
Les prisonniers bâtirent leur propre prison. Brique rouge, ciment gâché à l’eau de mer parce qu’il n’y avait pas d’autre eau, sans isolation, par choix : quelque onze mille mètres carrés, et toujours le plus grand bâtiment des Cyclades. B Rien, à Ermoupoli ni à Chora, ne l’approche. Il se dresse sur une île sans eau, et ce sont les hommes qu’il devait enfermer qui en posèrent les briques.
Il n’existe aucun bilan des morts. Le cimetière montre trois croix, et l’étude d’ingénierie faite pour le projet de mémorial compta une vingtaine de tombes, un nombre qu’elle jugea étonnamment faible au regard de la taille des installations. Ce qui se dit sur place, c’est que les prisonniers mourants étaient embarqués pour Syros, afin que les décès ne fussent pas enregistrés à Gyaros. C une seule source, et donnée ici comme ce qui se dit, non comme ce qui se sait.
Yannis Ritsos y passa – arrêté après le coup d’État d’avril 1967, transféré à Léros dès septembre. B Le poète fut ici ; les poèmes de l’exil viennent d’ailleurs.
Ce qui fit tout éclater, c’est une photographie. En juillet 1967, le photographe allemand Fred Ihrt survola Gyaros en avion léger et photographia le camp depuis le ciel ; Stern publia les images, Der Spiegel et Paris Match suivirent, et le reportage remporta cette année-là le premier prix des reportages photo au World Press Photo. A Le Comité international de la Croix-Rouge en consigna la fin, en ces termes : « l’île de Yaros a été complètement évacuée en octobre 1968 et 400 détenus malades ou âgés ont été libérés sans condition. » A
“the island of Yaros was evacuated completely in October 1968 and 400 sick or aged detainees were unconditionally released.”
Le camp ferma avec la junte. La marine se servit ensuite de l’île comme champ de tir jusque vers 2000, et des munitions non explosées en restreignent encore le débarquement. Ce qui veut dire que pendant près de soixante-dix ans – d’abord parce que c’était une prison, puis parce que c’était une cible –, personne n’y mit pied à terre.
En 2013, on découvrit que les phoques moines se servaient des plages à découvert de Gyaros pour se reposer, mettre bas et allaiter leurs petits : un comportement que l’espèce passait pour avoir abandonné depuis des siècles, par la faute des hommes. Gyaros et Cabo Blanco, sur la côte atlantique du Sahara, sont les deux seuls groupes de phoques moines de Méditerranée, où que ce soit, qui gardent encore la structure d’une colonie. A Karamanlidis et al., Mammal Review, 2016. L’affirmation souvent répétée que Gyaros abrite la plus grande population de phoques moines de Méditerranée n’est pas ce que dit cet article, et elle n’est pas imprimée ici. La population est de l’ordre de soixante à soixante-dix animaux. Quelque cent soixante-dix couples de faucons d’Éléonore nichent dans les falaises.
L’île fut inscrite au réseau Natura 2000 en 2011, devint en 2019 la première aire marine protégée des Cyclades, et un décret présidentiel signé le 16 avril 2026 rendit permanente l’interdiction de pêche dans un rayon de trois milles nautiques, tout en plaçant les ruines de la prison dans une zone destinée à la restauration. Un mémorial fut dressé en 2019 – Ρωγμή, « Fissure », d’Antonis Myrodias : vingt et un prismes d’acier, un pour chaque année de fonctionnement du camp.
Sa protection n’a cessé d’être disputée depuis – classée entière comme monument en 2001, déclassée en partie en 2011, un musée financé sur le papier et jamais construit, des parcs éoliens proposés à l’intérieur de la réserve en 2024 – et un fait pèse sur chaque chiffre de cette section : les Archives générales de l’État conservent les archives de la prison de Gyaros, quarante-deux registres, 1945–1952 et 1955–1963, déposés en 2002 et jamais dépouillés. Chaque total publié pour cette île est une estimation posée à côté d’une source primaire que personne n’a comptée.
Il faut le dire nettement, parce qu’il serait facile, et malhonnête, de laisser entendre le contraire. Gyaros est administrée depuis Syros. Le camp était ravitaillé depuis Syros. Ses morts furent enterrés à Syros. Et quand on recensa, en 2024, les pêcheries de la nouvelle réserve marine, les petits pêcheurs en activité sur ces eaux venaient de Syros, d’Andros et de Kythnos – Tinos n’apparaît dans aucune des deux études. A
La seule relation documentée entre cette île et celle-là, c’est qu’on la voit.
Tournez de quatre-vingt-dix degrés et la vue change de nature. De la côte sud-est, d’Agios Sostis, Mykonos est étendue à plat sur l’eau devant vous – huit milles nautiques jusqu’à la ville, et moins jusqu’à la plage la plus proche. Et derrière elle, hors de vue, se trouve Délos.
Les gens qui viennent ici disent une version de la même chose : que Tinos est l’île sainte et Mykonos l’autre sorte d’île, et que les deux se font face de part et d’autre d’un détroit, comme dans une dispute. Laissé tel quel, c’est une carte postale. Vérifié, c’est quelque chose de mieux, parce que l’appariement a vingt-quatre siècles, et qu’il fut d’abord tracé entre deux autres îles.
Délos était le sanctuaire de toute l’Égée. En 426 avant notre ère, les Athéniens la purifièrent : toutes les tombes de l’île furent ouvertes et transportées sur Rhénée, et à partir de ce jour il fut interdit de naître ou de mourir à Délos. A Thucydide, 3.104 La pureté fut obtenue par la loi, et en exportant la naissance et la mort sur l’île d’à côté. Mykonos, pendant ce temps, était là où l’on vivait : l’île ordinaire, profane, habitée, à côté de la sainte.
L’arrangement n’est pas nouveau, et il n’est pas à nous. Une île sacrée et une île profane en vue l’une de l’autre, cela tient dans ce bras de mer depuis le Ve siècle avant notre ère – et Mykonos a toujours été du même côté. Ce qui a changé, c’est laquelle est sainte.
Et les deux réputations modernes sont jeunes. Celle de Tinos repose sur la découverte de l’icône en 1823. Celle de Mykonos, sur ce qui s’y est passé à partir des années 1960. Deux îles voisines dont toute l’identité moderne s’est faite à cent quarante ans d’écart, sur un chenal où le sacré et le profane se font face depuis Thucydide.
Un de mes amis, Rodolphe Héroult – venu ici pour la première fois adolescent, et qui n’a jamais réussi à se sortir l’endroit de la tête –, s’est posté à Agios Sostis et a regardé le Meltemi franchir la crête de Tinos, tomber sur l’eau et mettre la mer en mouvement vers Mykonos. Il a dit que c’était comme si l’île essayait de laver l’autre.
Le mécanisme est réel, dans son principe. Le Meltemi ne s’écoule pas uniformément autour de ces îles : le relief le comprime, le dévie et l’accélère, et lance sous le vent des jets étroits. L’effet est bien documenté dans cette mer – on a montré que les montagnes de la Crète déforment tout le flux étésien, et que les jets orographiques qui en descendent sont assez forts pour faire tourner des tourbillons dans l’eau elle-même. A
Mais il n’existe aucune étude publiée du chenal Tinos–Mykonos, ni aucune qui montre le relief de cette île en train de le faire. A en négatif C’est exactement la forme du constat de Volax au chapitre ii : le phénomène a une littérature scientifique, et ce lieu précis n’y figure pas.
Il avait dix-neuf ans. Il ne prenait pas de mesures.
Syros est au sud : Ermoupoli, la plus grande ville des Cyclades et leur chef-lieu, une cité marchande du XIXe siècle bâtie par des réfugiés. C’est de là que Gyaros était ravitaillée, et c’est là qu’elle enterrait ses morts.
Et un fil de ce livre passe par la même ville. Le monument qu’Ermoupoli éleva aux morts sans sépulture de la Révolution fut sculpté par un homme d’Ysternia, avec l’argent d’une fondation de Chora – le chapitre v le raconte.
Ainsi les deux choses que ce chapitre voit au sud sont une colonie d’exil et un monument aux morts sans nom, et ni l’une ni l’autre n’est une histoire tinienne, sinon par l’homme qui tailla l’un des deux.
Le mot de Rome pour le bout du monde ; celui de la Grèce moderne ; la dernière plage de Méditerranée où un phoque mettra bas à découvert ; et le sanctuaire qui rendit la naissance et la mort illégales. Tout cela à moins de trente kilomètres, en pleine vue, par un soir clair – et rien de tout cela n’est à nous.
Deuxième partie
Délos et le couloir ; pourquoi Venise était ici ; les corsaires qui firent de cette île leur base ; la reddition de 1715 et le siècle qui suivit ; le lion qui dominait tout cela ; et les guerres du siècle dernier, que cette île a commémorées pour tous les autres.
xi
Κιόνια
Kiónia – ki-O-nia – « les colonnes »
Le rôle religieux de l’île n’a pas commencé en 1823 avec une icône. Il a commencé avec un sanctuaire sur le rivage, où les pèlerins se purifiaient avant de passer à l’île la plus sacrée de l’Égée – et où le dieu était vénéré comme médecin. La fonction n’est jamais partie. Seul le nom sur la porte a changé.
À trois kilomètres à l’ouest de Chora, en un lieu qu’on appelle Kionia – les colonnes –, se dressait le sanctuaire de Poséidon et d’Amphitrite. Il fut fondé à la fin du IVe siècle avant notre ère et abandonné au milieu du IIIe siècle de notre ère : quelque cinq siècles et demi d’usage continu.
Deux choses y sont singulières. De toutes les Cyclades, seule Tinos donna à Poséidon un sanctuaire entier – partout ailleurs, il n’est qu’un dieu parmi d’autres. Et Amphitrite se tenait à ses côtés, à égalité, nommée dans la dédicace, ce qui est rare où que ce soit.
« Ténos n’a pas de grande ville, mais elle a le temple de Poséidon, un grand temple dans une enceinte sacrée hors de la ville, un spectacle digne d’être vu. »
Strabon, Géographie 10.5.11Notez la forme de cette phrase. Pas de ville qui vaille qu’on la nomme ; un temple qui vaut qu’on traverse la mer. Tinos n’était pas tant un lieu où l’on vivait qu’un lieu où l’on s’arrêtait.
Délos, à vingt-cinq kilomètres au sud-ouest, était l’île la plus sacrée de l’Égée – le lieu de naissance d’Apollon et d’Artémis, si sainte que, dès le Ve siècle avant notre ère, il y fut interdit de naître ou de mourir. Les pèlerins en route pour Délos se purifiaient d’abord à Tinos. Rois, généraux et gens ordinaires sacrifiaient ici avant la traversée.
Voilà, au sens littéral, ce que les gens veulent dire quand ils parlent ici d’un couloir spirituel. Ce n’est pas une métaphore. C’est un itinéraire, et Tinos en était la première escale.
L’Éphorie des antiquités des Cyclades consigne qu’à Kionia Poséidon était vénéré comme un médecin thaumaturge, et qu’Amphitrite guérissait les femmes qui ne pouvaient pas concevoir. Des prêtres pratiquaient des interventions sur les malades à l’intérieur du sanctuaire.
Les cultes guérisseurs de ce genre se répandirent dans le monde grec à la fin du IVe siècle avant notre ère, et celui-ci est de cette vague : le sanctuaire d’Asclépios à Délos, à vingt-cinq kilomètres, fut bâti dans la même génération. Un culte de guérison et de fécondité, sur la route qui mène à l’île la plus sainte de l’Égée.
Une réserve. « Vénéré comme guérisseur » est la formule de l’autorité archéologique de l’État, et l’on peut la reprendre. Mais il n’existe aucun titre de culte antique attesté Poseidon Iatros, et il ne faut pas écrire comme s’il en existait un.
L’icône de l’Annonciation fut retrouvée le 30 janvier 1823, après les visions de la moniale Pelagia à Kechrovouni. L’église bâtie par-dessus devint – et demeure – la destination du plus grand pèlerinage de Grèce, et l’on y porte les malades.
Les voyageurs du XIXe siècle remarquèrent l’évidence. Tozer, le géographe anglais, note que le monastère occupe probablement l’emplacement du temple de Poséidon, patron de l’île – et que la place du dieu avait été prise par saint Nicolas, gardien des marins, à qui la ville du port doit son nom.
Un sanctuaire où le dieu de la mer guérissait les malades, remplacé par le saint patron des marins, remplacé par une icône qui guérit les malades. Sur le même sol, ou à côté.
En 480 avant notre ère, la nuit qui précéda Salamine, les capitaines grecs ne voulaient pas croire Aristide, qui rapportait que la flotte perse les avait encerclés. Puis une trière déserta le camp perse et passa de leur côté – un navire ténien, commandé par Panétios fils de Sosiménès – et leur apporta un renseignement complet sur la position de l’ennemi.
Pour cela, les Téniens furent inscrits sur le trépied dédié à Delphes sur le butin des Perses. Le trépied a disparu depuis longtemps ; sa base de bronze, la Colonne serpentine, fut transportée à Constantinople par Constantin en 324 et se dresse aujourd’hui dans l’Hippodrome d’Istanbul.
Les noms des Téniens et des Siphniens semblent avoir été ajoutés après coup – ils sont gravés plus grossièrement que les autres. Ce qui fait, à soi seul, une petite histoire : le nom d’une petite île, ajouté après, à la liste des cités qui sauvèrent la Grèce.
Délos fut mise à sac par les troupes de Mithridate en 88 avant notre ère, puis par les pirates en 69 avant notre ère, et ne s’en releva jamais. Vers le VIIIe siècle de notre ère, elle était tout à fait abandonnée – une île entière qui s’éteint, dans la même fenêtre que les raids arabes que décrit le chapitre xiii.
Tinos, à vingt-cinq kilomètres, ne s’éteignit pas. Et cette différence est celle qui traverse tout ce livre : Délos était un sanctuaire et un port en terrain découvert ; Tinos avait en son milieu une montagne que l’on pouvait gravir.
xii
Stato da Mar
l’État de la mer – l’empire maritime de Venise
C’est la question que la famille a posée en premier, et la réponse n’est pas celle que donnent les guides de voyage. Venise ne voulait pas de cette île – et elle a fini par la garder plus longtemps que tout ce qu’elle a jamais tenu dans cette mer. Entre ces deux faits, il y a quatre mouvements, et la suite de ce chapitre raconte comment chacun d’eux s’est produit.
Quand la quatrième croisade démembra l’Empire byzantin, Venise savait exactement ce qu’elle cherchait : des ports, des comptoirs et des bases navales. Elle prit Corfou et les îles Ioniennes, la Crète, Négrepont, le contrôle des Dardanelles, et les trois huitièmes de Constantinople, docks et arsenal compris.
Tinos et Mykonos n’étaient pas de cette catégorie. Elles allèrent à deux frères, Andrea et Geremia Ghisi, en fief privé – avec Skiathos, Skopelos et Skyros. Les Ghisi étaient vénitiens, mais c’était là une entreprise de famille, non une politique d’État, et, chose peu commune, ils ne reconnurent jamais la suzeraineté du duc de Naxos : ils tenaient les îles directement des empereurs latins de Constantinople, sans aucun seigneur entre les deux.
Le dernier des Ghisi mourut sans héritier. Venise, inquiète de la menace ottomane qui grandissait, reprit l’administration et nomma un Rettore di Tine e Micone. Par réaction, non par ambition.
Mais les archives vénitiennes décrivent le transfert vu de l’autre côté, et cela vaut d’être dit avec précision. L’acte de 1390 est un accord par lequel les Tiniens se soumirent à Venise – et il comportait des conditions. L’une d’elles était que la production et l’exportation de la soie devaient rester libres, les revenus de la seigneurie se bornant à des redevances moindres. Venise passa les trois siècles suivants à vouloir taxer l’activité la plus lucrative de l’île, et n’y parvint jamais.
George Wheler, dans l’île en 1675, consigna une seconde clause. Les habitants avaient avec la République un accord aux termes duquel, dès que Venise ne pourrait ou ne voudrait plus les protéger, elle serait tenue de leur remettre le château – et ils seraient alors libres de choisir eux-mêmes leur protecteur.
Rapprochez les deux clauses, et le caractère de la relation apparaît clairement. Ce ne fut pas une conquête. Ce fut un contrat, et les insulaires y tenaient deux clauses que la plupart des populations sujettes de n’importe quel empire leur auraient enviées : leur principale exportation n’était pas taxée, et ils pouvaient mettre fin à l’arrangement. Ils gardèrent l’une et l’autre trois cent vingt-cinq ans.
La grande route du commerce vénitien au Levant courait Venise–Corfou–Modon et Coron–Crète–Constantinople. Tinos se trouvait près de l’approche nord, non sur l’artère. Et Wheler, qui arrive en 1675, note qu’il jeta l’ancre dans une baie de la côte sud parce qu’il n’y avait pas de port de ce côté de l’île. Une possession sans port sur sa côte habitée n’est pas un comptoir.
Négrepont en 1470. Mykonos et le duché de l’Archipel en 1537, l’annexion pure et simple en 1579. Nauplie et Monemvasia en 1540. Sifnos en 1617. La Crète, enfin, en 1669. En 1675, de toutes les îles de cette mer, la République ne tenait plus que Cythère et Tinos.
Et voilà comment un lieu sans port devint important : tout le reste avait disparu.
| Rôle | Ce que cela voulait dire en pratique |
|---|---|
| Tour de guet | L’Exombourgo domine non seulement l’île, mais la plus grande partie de l’Archipel. Il se trouvait sur la route que la flotte ottomane prenait des Dardanelles vers la Morée – et le système d’alerte allait d’insulaire à insulaire, par le feu et la fumée, depuis Syros |
| Base de corsaires | Des brigantins furent armés depuis Tinos pendant la guerre de Crète, qui, selon le mot de Randolph, marchand anglais, « tourmentaient continuellement les Turcs dans tous leurs quartiers » (“did continually torment the Turks in all their Quarters”) – en attaquant les convois qui ravitaillaient Constantinople. C’est pourquoi les Ottomans vinrent en 1570, 1655, 1658, 1661 et 1684 |
| Nœud opérationnel | Un provéditeur résident, un castellan pour les fortifications, une milice, et une noblesse issue de 69 feudataires astreints au service armé. En 1423, le Grand Conseil fit savoir à Négrepont, Nauplie, Tinos et Mykonos qu’elles devaient préparer des navires pour la prise de possession de Thessalonique |
Vers 1640, la population s’élevait à quelque 9 000 habitants, dont environ les trois quarts catholiques. Randolph, en 1687, compte « plus de trente villages sur cette île, et plus de 20 000 âmes » et note que les villages de rite grec sont à l’extrémité orientale.
“above thirty Villages upon this Island, and above 20000 souls”
La documentation italienne décrit Tinos, sous l’administration directe, comme un’importante base militare – une importante base militaire –, ce qui est le résumé le plus net dont on dispose de ce que Venise pensait tenir.
La réponse à la question est donc que Venise fut ici par accident, puis par nécessité. Elle ne voulut pas de cette île en 1204 ; elle en hérita en 1390, aux conditions des insulaires ; elle ne lui trouva un usage que lorsque tout ce qui valait davantage eut été perdu ; et elle la garda, en fin de compte, plus longtemps que tout ce qu’elle tint jamais dans cette mer.
Ce chapitre, et les deux qui le suivent, ont toujours reposé sur un terrain meuble : l’hypothèse que, entre la fin de l’Antiquité et l’arrivée des Francs, l’île s’éteint et qu’il n’y a rien à en dire. Les fouilles menées de 2019 à 2023 par l’Éphorie des antiquités des Cyclades avec la Fondation nationale hellénique de la recherche ont écarté cette hypothèse.
Le château de Xombourgo est byzantin. Le château médiéval d’Agia Eleni y présente une phase nouvellement identifiée du VIIe siècle de notre ère – une enceinte carrée avec une grande tour pentagonale, bâtie vers l’époque des raids arabes – remaniée plus tard par les Vénitiens. Dans les termes mêmes du responsable des fouilles : après leur arrivée, les Vénitiens continuèrent d’utiliser Xombourgo. A
Les Vénitiens n’ont pas bâti la forteresse que ce livre appelle depuis le début l’emblème de leur domination. Ils en héritèrent, et s’y installèrent.
Et le port de Chora fonctionna sans interruption depuis la fin de l’époque romaine, d’après la céramique du même programme de fouilles : du IIIe ou IVe siècle de notre ère au VIIIe. A
Mon père a toujours dit qu’il y a une église appelée Agia Anastasia, du côté de Komi, qu’elle est très ancienne – du IIIe ou du IVe siècle, dit-il – et qu’elle est importante.
En mars 2024, l’éphore des antiquités des Cyclades, Dimitris Athanasoulis, a décrit ce que ses équipes fouillaient :
«Η Αγία Αναστασία είναι ένας δίκλιτος ναός του 16ου αιώνα, κάτω από τον οποίο αποκαλύπτουμε μια παλαιοχριστιανική βασιλική του 5ου αι. μ.Χ.»
Agia Anastasia est une église à deux nefs du XVIe siècle, sous laquelle nous dégageons une basilique paléochrétienne du Ve siècle de notre ère.
Le site web du programme est plus précis : une église à deux nefs du XVIe au XVIIe siècle, sur une basilique paléochrétienne à trois nefs dont l’abside et les murs extérieurs tiennent encore. En usage jusqu’à la fin du VIIe siècle ; réutilisée au XIIe ; rebâtie au XVIe. C’est la plus ancienne église de Tinos. A
Elle se dresse en un lieu appelé Ρέντια – et les archéologues la situent à l’intérieur de l’île, entre les villages de Komi et de Kato Kleisma, sur la route qui les relie à Kalloni. Autrement dit, là où mon père disait qu’elle était. Dans le champ voisin se trouve Λιβάδι της Αγιάς, avec les ruines d’une église byzantine et des fragments épars de marbre sculpté.
Et « IIIe ou IVe siècle » n’est pas une supposition fausse. C’est ce que l’on dit quand on veut dire palaiochristianiko, paléochrétien. Les églises bâties comme telles n’existent guère avant l’édit de Constantin de 313, et, dans les Cyclades, les basiliques paléochrétiennes encore debout sont des Ve et VIe siècles. La réponse des fouilles – le Ve – se situe donc au début de la fourchette, non à sa fin. L’instinct de la famille, que c’était très ancien, était juste. Seule l’arithmétique était de l’arithmétique populaire.
Aucune trouvaille n’a été publiée, et rien n’a paru depuis mars 2024.
Athanasoulis à l’ΑΠΕ-ΜΠΕ, mars 2024 ; «Βυζαντινή και Λατινοκρατούμενη Τήνος», Éphorie des antiquités des Cyclades / Fondation nationale hellénique de la recherchexiii
Ἡ γουέρα δὲ κόρσο
le corso – la guerre de course
Tous ceux qui ont écrit sur ces îles parlent de pirates qui y débarquent. Les archives vénitiennes disent quelque chose de moins confortable : que les Tiniens prirent goût à la piraterie pendant la guerre de Crète et ne le perdirent jamais, que les ordres de Venise contre elle restèrent lettre morte, et que l’île la plus sûre des Cyclades était celle où même les Turcs cachaient leur argent.
« Pirates » confond quatre phénomènes que séparent huit siècles, trois religions et plusieurs corps de lois. Tenus à part, ils expliquent l’île ; pris pour un seul, ils n’expliquent rien.
| Strate | Quand | Qui | Base |
|---|---|---|---|
| Arabe | années 820–961 | Exilés andalous qui s’emparèrent de la Crète, et renégats byzantins. Des Slaves aussi, en 769 | Chandax, Crète |
| Latine | XIIIe–XVIe s. | Génois, Catalans, feudataires vénitiens – et, à partir de 1330, les beylicats turcs | Les îles elles-mêmes |
| Ottomane & barbaresque | XVIe–XVIIIe s. | La flotte ottomane ; les escadres d’Alger, de Tunis et de Tripoli qui la servaient | Constantinople ; les Régences |
| Catholique | v. 1530–1798 | Les chevaliers de Malte et l’ordre toscan de Saint-Étienne | La Valette ; Livourne |
La quatrième est celle dont personne ne se souvient, et c’est elle qui prit le plus de cargaisons grecques.
L’homme de la gravure est, en une seule vie, tout l’argument de ce chapitre. Khayr ad-Din Barberousse naquit à Palaiokipos, à Lesbos – une île grecque –, d’un père sipahi, donné tantôt pour turc, tantôt pour albanais, et d’une mère grecque orthodoxe, Katerina, de la même île. B Le détail de l’ascendance est contesté, et cette réserve fait partie du dossier.
Il commença comme corsaire, dans ces eaux mêmes. En 1533, Soliman l’avait appelé à Constantinople et fait Kapudan Pacha – grand amiral de la marine ottomane. A La légende italienne sous le portrait le dit déjà : re d’Algeri, roi d’Alger. Un pirate avec une couronne, puis une flotte. La ligne que ce chapitre ne cesse de tracer – que la course et les marines d’État, c’étaient les mêmes hommes selon la saison – n’est pas une figure de style. C’était une carrière, et il en est l’exemple le plus complet.
Et 1537, l’année qui figure dans la chronologie de ce livre, ne fut pas une razzia. Ce fut une campagne de flotte : Lütfi Pacha et Barberousse balayèrent l’Égée vénitienne en une seule saison – Syros, Égine, Ios, Paros, Karpathos, Kasos, Cythère, Naxos – prises, mises à sac ou contraintes au tribut. B
Écrivez cette liste en entier, et la phrase que ce livre a déjà dite prend tout son poids : la flotte qui balaya huit îles ne prit pas Tinos.
Les listes modernes – l’article de Wikipédia en anglais sur Barberousse parmi elles – mettent encore Tinos dans la colonne des prises pour 1537, contre une date que personne ne conteste : vénitienne jusqu’en 1715. A L’erreur est une chaîne de copie : une liste répète l’autre, et personne ne remonte jusqu’au document. C’est exactement le genre d’histoire de seconde main que ce livre a pour vocation de débusquer ; c’est aussi la raison pour laquelle chacune de ses affirmations est assortie d’une catégorie.
Les corsaires barbaresques sont ceux dont tout le monde a entendu parler, et leur part dans cette mer est plus petite que les récits ne le laissent croire. Les sources françaises disent que les Algériens se réservaient la course en « mer du Levant », tandis que Salé prenait la « mer du Ponant » – et il vaut de savoir que, dans cet usage technique, « mer du Levant » désigne la Méditerranée tout entière, par opposition à la « mer du Ponant », l’Atlantique. Cela ne désigne pas le Levant. Quiconque lit cette phrase et en conclut que les Algériens travaillaient en Égée a mal traduit un terme technique – une expression qui veut dire une chose dans le métier et une autre au-dehors.
La recherche italienne le dit sans détour : en Méditerranée orientale et dans l’Adriatique, les patrouilles de galères vénitiennes limitèrent fortement la course barbaresque. Les grandes razzias barbaresques documentées sont occidentales – Ischia et Lipari en 1544, Vieste en 1554, Baltimore, en Irlande, en 1631.
Mais les navires algériens étaient dans ces eaux, et deux fois en vue de cette île : les Vénitiens en détruisirent sept au large de Chios en 1657, et Lambros Katsonis affronta des bâtiments algériens au large de Tinos et de Mykonos en 1788. Ils venaient en escadres de la flotte de guerre ottomane, non en écumeurs indépendants chassant les villages. Slot note aussi que les corsaires barbaresques projetèrent plusieurs fois une grande attaque contre Tinos – et ne la firent jamais.
« Comme dans les Caraïbes, il existait dans les Cyclades une économie complète de la piraterie. Les pirates y réparaient leurs vaisseaux, y fondaient même des canons. On pouvait tout y acheter, tandis que des négociants spécialisés achetaient le butin. L’église catholique pourvoyait les concentrations sédentaires de pirates de prêtres et dans certaines îles, les filles bien disposées ne manquaient pas. L’infrastructure était donc complète. »
B. J. Slot, Archipelagus TurbatusEt ce n’étaient pas ceux que l’on croirait. L’élément principal de la population pirate des Cyclades était, selon les mots de Slot, l’historien néerlandais, des sujets français de Provence et des sujets vénitiens de Dalmatie – avec des Grecs parmi eux, insulaires et Maniotes. La France et Venise étaient officiellement en paix avec le sultan, et leurs pavillons interdits sur le corso ; leurs pirates naviguaient donc tout simplement sous ceux de Malte, de la Toscane ou de la Savoie.
C’est la partie que les guides laissent de côté, et elle vient de l’homme que Venise avait nommé pour gouverner l’île.
« Les Tinotes avaient pris goût à la piraterie pendant la guerre de Crète, et ils la conservèrent une fois la paix conclue. »
Slot le dit sans détour : les insulaires entretinrent leurs liens avec les anciens alliés de Venise et prirent une part active à la guerre de course. Pour éviter les incidents avec les Turcs, le recteur – à l’instigation de l’ambassadeur de Venise à Constantinople – fit publier des ordres interdisant d’armer des navires pour le corso, d’y prendre part, d’aider les corsaires et de vendre le butin.
Le verdict des archives sur ces ordres tient en une phrase : « La valeur pratique de ces ordres n’était pas très grande. »
« Lorsque, vers 1680, les chefs des corsaires commencèrent à douter de la sécurité de Milos, ils déménagèrent à Tinos, nonobstant des protestations ottomanes. »
Les chefs des corsaires de l’Égée transportèrent leur base dans cette île, malgré les objections de l’empire, et Venise ne les en empêcha pas.
Tinos fut attaquée comme partout ailleurs – en 1672, le recteur se plaignit de violences contre des villages et de navires tiniens pris par des corsaires occidentaux ; en 1675, un bâtiment tinien fut pris par un bâtiment musulman. Mais l’île avait ce qu’aucune autre île n’avait, et Slot en tire la conclusion :
« Si l’on considère que même les Turcs utilisaient Tinos comme cachette sûre pour leurs biens précieux, il devient clair que cette île, possédant seule un système de défense élaboré, resta la plus sûre des Cyclades. »
Une forteresse, un gouverneur résident, une milice et cinq sièges manqués font cet effet-là. La conséquence, c’est que les murs qui rendaient Tinos sûre pour y vivre la rendaient sûre pour y garder une flotte de corsaires – et sûre pour le marchand ottoman qui voulait y laisser son argent pendant ce temps.
Venise eut une attitude ambiguë envers les esclaves qui s’échappaient du territoire ottoman et atteignaient Tinos. L’ambassadeur à Constantinople voyait dans ces évasions une menace pour les bonnes relations avec la Porte ; le gouvernement de Crète voyait dans l’aide qu’on leur apportait un devoir chrétien. Et un fonctionnaire crétois alla plus loin, écrivant que c’était précisément la position de Tinos comme premier refuge des esclaves évadés qui faisait la valeur de l’île pour Venise.
Slot ajoute la note de bas de page sans sentiment : d’autres motifs qu’humanitaires ont pu jouer, puisque les évadés « pouvaient compléter favorablement la réserve limitée de marins disponibles dans l’île ».
Ainsi la même île recevait les évadés et armait les preneurs, et le second fait explique en partie le premier.
Après 1530, les chevaliers de Malte perdirent leur raison d’être de croisés et leurs revenus, et se tournèrent vers le corso. Les chevaliers gardaient une part de la prise. Le mécanisme qui fit mal à la navigation grecque fut la doctrine de la vista – le droit revendiqué d’arrêter et de visiter tout bâtiment soupçonné de porter des marchandises ottomanes, et d’en confisquer la cargaison et l’équipage, l’équipage valant davantage. Un navire grec sorti de Chios avec à son bord un seul ballot appartenant à un Ottoman était de bonne prise, et le recours de son propriétaire était d’aller plaider à Malte.
L’ordre toscan de Saint-Étienne, basé à Livourne, fit des incursions dans les îles de l’Égée après 1640. Et l’énoncé général, tiré du récit de référence sur la Grèce ottomane : après Lépante, les navires grecs « devinrent souvent la cible d’attaques de pirates catholiques (surtout espagnols et maltais) ».
“often became the target of attacks by Catholic (especially Spanish and Maltese) pirates.”
En 1644, les chevaliers de Malte s’emparèrent d’un convoi ottoman qui faisait route de Constantinople à Alexandrie, avec à son bord de hauts dignitaires et des pèlerins de La Mecque, et conduisirent la prise en Crète vénitienne.
Ce fut le prétexte de la guerre de Crète de 1645–69 – la guerre qui coûta la Crète à Venise, laissa Tinos comme sa dernière île dans cette mer et, selon le propre gouverneur de l’île, donna aux Tiniens leur goût pour la piraterie.
Voilà le paragraphe que la plupart des lecteurs n’auront jamais rencontré. Dans une île catholique sous domination vénitienne, les corsaires qui prenaient les cargaisons tiniennes avaient autant de chances d’être catholiques que musulmans, et le Tinien qui perdait sa barque devant une galère maltaise n’avait pas de meilleur recours que celui qui la perdait devant une algérienne.
Une tradition veut que les feux de signal de l’Exombourgo aient pu se voir depuis Chios. C’est géométriquement possible – l’Exombourgo à 641 mètres et le mont Pelineon, à Chios, à 1 297 donnent une ligne de visée combinée de quelque 219 kilomètres pour une distance d’environ 130, sans rien entre les deux. Mais le système documenté est plus proche, et meilleur.
Les habitants de Tinos haïssaient le gouverneur général des îles voisines parce qu’il avait aboli l’ancienne coutume par laquelle les gens de Syros prévenaient les Tiniens de l’approche des corsaires ou des Turcs par des signaux de feu ou de fumée.
Aussi, dans le désordre de 1570, la population de Syros, tout entière latine, rendit-elle service à ses voisins tiniens : le gouverneur général fut tiré de son lit et transporté à Tinos, où on le mit en prison. Il fut relâché quelques mois plus tard.
C’était un réseau d’alerte tenu entre insulaires plutôt qu’entre États – et quand un gouverneur l’abolit, l’île voisine l’enleva pour cela. Voilà à quoi ressemblait réellement, vue du sol, la défense de ces eaux.
La phase arabe se termina avec précision, à Chandax, le 6 mars 961. Le reste finit lentement, et plus tard que la plupart des récits ne l’admettent.
La guerre d’indépendance grecque aggrava les choses avant de les améliorer : les insurgés assiégés à Gramvousa se tournèrent vers la piraterie pour survivre, et l’église y fut dédiée à Παναγία ἡ Κλέφτρινα – Notre-Dame la Pirate. Ce qui y mit fin, ce fut une répression navale conjointe, anglaise et française, entre 1825 et 1828.
Et Tinos y était, au débit comme au crédit, exactement comme un siècle et demi plus tôt. En août 1823, la communauté de l’île dut payer 2 000 γρόσια en réparation du vol commis contre un sujet français par des pirates alors en liberté dans les parages. En mai 1825, les Tiniens durent repousser un débarquement. Et en février 1827, Alexandre Mavrocordato écrivit, dans les termes les plus clairs, que Tinos et Syros étaient devenues les marchés où les pirates vendaient ce qu’ils prenaient. A
L’infrastructure était complète : on pouvait tout acheter, et des négociants spécialisés achetaient le butin. C’étaient les Cyclades des capitaines corsaires. Cent cinquante ans plus tard, avec un gouvernement révolutionnaire grec à la place d’un recteur vénitien, la même île est nommée comme le lieu où se vend la marchandise.
La seule chose qui changea, ce furent les victimes. En octobre 1827, ce furent des Tiniens – trente-sept d’entre eux, qui rentraient de Smyrne avec leurs économies – et cette histoire est racontée au chapitre xxv, parce qu’elle appartient davantage à l’émigration qu’à la piraterie.
Les canots du HMS Cambrian – les chaloupes d’une frégate britannique, entrées à la rame – prirent une bombarde pirate et brûlèrent un mistico, deux petits bâtiments armés, à Tinos même. Cinq pirates furent tués.
Trois dates servent à marquer la fin de tout cela, et une seule est juste pour l’Égée. La flotte pirate de Gramvousa fut détruite en janvier 1828, et c’est la date de fin honnête pour ces eaux. Les Français prirent Alger en 1830 et mirent fin à la course barbaresque, mais les corsaires barbaresques ne furent jamais le principal problème de l’Égée, et employer 1830 ici, c’est importer une chronologie de Méditerranée occidentale dans une histoire cycladique.
Un dernier détail, et c’est la bonne note pour finir. La dernière razzia sur une île des Cyclades que je puisse trouver est de 1794, et elle fut grecque – des Céphaloniens et des Maniotes pillèrent Antiparos et emmenèrent la fille du vice-consul de Venise. Six ans avant la fin du XVIIIe siècle, et neuf cent soixante-dix ans après que les Andalous eurent pris la Crète.
xiv
Ἐξώμπουργο
Exómbourgo – ex-OM-boor-go – « hors de la ville »
L’Exombourgo tint cinq fois en cent quatorze ans, et l’Égée le crut imprenable. En juin 1715, une garnison de quatorze hommes peut-être le rendit en un jour, sans tirer un coup de feu – et parce que les Ottomans respectèrent les termes de la reddition à la lettre, et qu’on les vit les respecter, les commandants vénitiens des autres places en tirèrent la conclusion qui s’imposait et firent de même. La chose la plus lourde de conséquences qui soit jamais arrivée dans cette forteresse, c’est qu’il ne s’y passa rien. Il n’en existe aucune photographie, et il ne pourra jamais y en avoir – elle fut détruite avant l’invention de la photographie – et ce qui survit, ce sont deux dessins, faits au service de Venise à quatre-vingt-dix ans de distance.
L’Exombourgo est un bouchon de granite qui monte à 641 mètres au milieu de l’île, visible de presque toute l’île et de presque toute la mer qui l’entoure. Son nom veut dire hors de la ville – ce qui vous dit qu’il fut nommé par des gens qui habitaient déjà ailleurs. Il est le refuge de l’île depuis l’âge du fer : un mur d’environ 1100 avant notre ère court sous l’ouvrage vénitien.
À son apogée, ce qui se tenait au sommet n’était pas une garnison mais une ville : six cents mètres de remparts, avec des tours tournées vers tous les côtés, et à l’intérieur entre mille et deux mille personnes, 677 maisons et cinq églises. Quand l’alerte était donnée, l’île montait ici.
Mettez les deux côte à côte et vous avez quelque chose de rare : la même fortification relevée par deux hommes au même service de Venise, à quatre-vingt-dix ans de distance – l’un au plus haut de la confiance vénitienne, l’autre à sa fin.
| Année | Ce qui se passa |
|---|---|
| 1537 | La flotte de Barberousse balaie l’Égée vénitienne et nomme Tinos parmi les îles attaquées – mais ne la prend pas. L’île reste vénitienne 178 ans encore |
| 1570 | Canum Pacha débarque avec 8 000 hommes et des canons de siège – les grosses pièces que l’on amène pour battre les murailles. Repoussé |
| 1654 | La flotte ottomane pille l’île et se retire après une brève escarmouche |
| 1655 · 1658 · 1661 · 1684 | Quatre nouvelles tentatives contre la forteresse. Toutes échouent. Une escadre vénitienne rompt le blocus de 1661 |
Une île de cette taille qui tient cinq fois en cent quatorze ans : voilà pourquoi on la croyait imprenable – et pourquoi ce qui arriva en 1715 fit un tel choc.
La force qui se présenta n’était pas une escadre venue faire une razzia. C’était 65 vaisseaux de guerre et 74 transports portant quelque 25 000 soldats – la flotte d’une campagne qui allait reprendre toute la Morée cet été-là.
La population se replia dans la forteresse, comme elle le faisait depuis cinq siècles. Les fortifications étaient en mauvais état depuis 1700 environ. Selon les récits, la garnison comptait de quatorze soldats seulement à une cinquantaine.
Le provéditeur, Bernardo Balbi, se rendit sans combattre.
Les Vénitiens – fonctionnaires, familles, personnel de l’administration, soldats et officiers – partirent librement, avec leurs armes et leurs biens meubles, embarqués pour la Morée ou Corfou. Les Grecs restèrent. Et les droits des deux Églises, latine et orthodoxe, furent préservés.
Les Ottomans respectèrent les termes à la lettre. C’est le détail qui changea la guerre.
Parce que le sauf-conduit fut honoré, et qu’on le vit honoré, les autres garnisons vénitiennes en tirèrent la conclusion qui s’imposait. Tinos passait pour imprenable ; la nouvelle que son gouverneur l’avait rendue sans combat fut un coup porté à la stratégie vénitienne et un mauvais présage pour la campagne – et la bonne foi ottomane déclencha ailleurs une cascade de redditions, de la part de garnisons démoralisées. Souda et Spinalonga, les derniers points d’appui vénitiens au large de la Crète, suivirent le même chemin plus tard dans l’année.
Trois gouverneurs vénitiens se rendirent sans opposer de résistance pendant cette campagne : Bernardo Balbi à Tinos, Francesco Bembo à Égine et Federico Badoer à Monemvasia. Tous trois furent jugés à Venise, et tous trois condamnés à la prison à vie.
Une étude distincte affirme, de son côté, que Balbi fut accusé de lâcheté à son retour et condamné à perpétuité. Deux langues, deux traditions, une même sentence – et trois condamnations parallèles plutôt qu’un bouc émissaire unique.
Tinos fut la dernière île vénitienne des Cyclades, et la formule de Slot est presque celle-là : Tinos, la dernière île vénitienne, dans une phrase qui porte sur les Cyclades. Cette affirmation tient.
Mais elle tomba le 5 juin 1715, au début de la campagne de cet été-là, non à sa fin. La reconquête de la Morée suivit – Corinthe, Nauplie en juillet, Modon et Monemvasia en août – et les îles-forteresses crétoises de Souda et de Spinalonga se rendirent plus tard encore.
Et Cythère ne fut jamais prise du tout. Elle resta possession vénitienne jusqu’en 1797, quatre-vingt-deux ans de plus que Tinos, et ne cessa d’être vénitienne que parce que Venise cessa d’exister.
Le dernier territoire grec passé sous la domination ottomane le fut bien plus tard, et ce ne fut pas une conquête : Parga, en 1819, fut cédée par la Grande-Bretagne à Ali Pacha de Janina contre une somme d’argent, après quoi les habitants abandonnèrent la ville plutôt que de vivre sous son autorité.
Venise céda la Morée, ses derniers postes en Crète et les îles d’Égine et de Tinos ; elle garda les îles Ioniennes, avec Cythère, et Préveza et Arta sur le continent épirote.
C’est le traité qui met fin à l’expansion ottomane en Égée. Après lui, l’empire ne prit plus jamais une île dans cette mer.
Reste le fait le plus étrange de tous, et il appartient au chapitre suivant. La forteresse de ces deux gravures ne fut pas détruite par l’armée qui la prit. Elle tomba deux ans plus tard, en 1717 – et, selon l’un des deux récits qui subsistent, ce sont les insulaires eux-mêmes qui la firent sauter, à la suite d’une méprise.
xv
Ἡ Τουρκοκρατία
i Tourkokratía – ee tour-ko-kra-TEE-a – la domination turque
Cent six ans de domination ottomane n’ont laissé aucune mosquée, aucun quartier, aucune communauté et – pour autant que les archives en témoignent – aucune famille. La raison n’en est pas la résistance. C’est que l’empire arriva avec un siècle et demi de retard, et que deux ans après son arrivée, le bâtiment qui l’aurait logé sauta.
Les Cyclades devinrent ottomanes par étapes, entre 1537 et 1579. Tinos, non. Elle resta vénitienne jusqu’en 1715 – de sorte que, lorsque l’empire acquit enfin cette île, il l’acquit cent trente-six ans après Naxos, tout à la fin de son expansion dans ces eaux, avec une administration déjà trop mince pour en faire grand-chose.
Les termes convenus en juin 1715 garantissaient la libre retraite des défenseurs et de tous les habitants qui souhaitaient partir, et – la clause qui compta le plus à la longue – ils préservaient les droits des deux Églises, catholique et orthodoxe. Le recteur et beaucoup des grandes familles partirent. Les Grecs restèrent. Et avec la disparition de la capitale, suivie de celle de la commune des cittadini, c’est toute la structure de classes vénitienne de l’île qui disparut avec eux.
Ce qui la remplaça ne fut presque rien. L’île fut rattachée à l’Eyalet de l’Archipel, mais l’administration ottomane des Cyclades était, au jugement de Slot, « vraiment décadente » et incapable d’y entretenir une présence permanente. Elle fit donc la seule chose qu’elle pouvait faire : elle leva une somme globale par l’intermédiaire des communautés villageoises et de leurs conseils des anciens, et pour le reste laissa l’île tranquille. Il en résulta une quasi-autonomie qui dura jusqu’en 1821.
Une histoire de l’île en français, imprimée à Tinos même, le dit ainsi : les Turcs « conservèrent l’autonomie que les précédents maîtres avaient accordée aux habitants, en laissant intacte l’organisation communautaire avec ses institutions démocratiques. Ainsi la domination turque sur l’île, qui dura seulement un siècle, fut superficielle avec tous ses résultats avantageux pour l’île. »
C’est une source locale, et une source fière. Ce qui la rend digne d’être citée, c’est qu’elle est corroborée – indépendamment, et depuis les archives vénitiennes et ottomanes – par l’histoire savante des Cyclades de Slot, qui n’est pas citée ici mais dit la même chose. Deux récits qui ne se sont jamais rencontrés, et qui s’accordent.
Une réserve s’impose, parce que c’est la part que la version patriotique laisse de côté. Les Ottomans maintinrent les anciens prélèvements sur les récoltes et introduisirent une capitation qui, au début, fut moins élevée que celle des autres îles ottomanes, mais qui atteignit le même niveau au cours du XVIIIe siècle. Le poids de l’impôt se déplaça donc de la dîme vers la tête – ce qui, en pratique, taxait le petit peuple plus lourdement que le système qu’il remplaçait. Un gouvernement à la main légère et un fardeau plus léger, ce n’est pas la même chose.
Une seconde réserve vient de l’historien de l’île lui-même, et elle date le resserrement. Δώριζας, d’après l’étude d’Armakollas sur les finances de l’île, rapporte que Tinos fut tenue en τιμάριο – une concession de revenus – d’abord par un favori du sultan, puis par Veli Efendi Zade, maître de la Monnaie ottomane ; à sa mort, en 1805, l’île passa au Trésor, et avec le changement de maître, les privilèges s’en allèrent : l’exemption du χαράτσι que les Tiniens emportaient avec eux partout dans l’empire, la flotte tenue à douze milles de la côte, les cargaisons franches de droits. Des impôts plus lourds suivirent, et le Kapudan Pacha, maître de l’Égée, «κατεπάτησε ὅλα τὰ ἀνωτέρω προνόμια» – les foula tous aux pieds. Zallony, qui écrit en 1809, décrit encore l’exemption de douane comme en vigueur (chapitre xxiii), de sorte que les deux ne s’accordent pas tout à fait sur la date. Sur le mécanisme, ils s’accordent : les anciens continuèrent de lever la somme globale jusqu’en 1821. Ce qui se resserra dans les seize dernières années, ce fut la marge autour d’elle. C
C Γ. Ι. Δώριζας, Η Τήνος επί Τουρκοκρατίας και κατά τον Αγώνα του 1821, Μέρος Τρίτον, Athènes 1978, pp. 170–171, citant Ν. Ἀρμακόλλας, Οἰκονομικὰ τῆς νήσου Τήνου 1715–1822, pp. 11–13.
Deux ans après la conquête, une flotte vénitienne commandée par Flangini pénétra en Égée et déclencha la panique parmi les Ottomans de Tinos. Deux récits subsistent de ce qui suivit, et ce livre les rapporte tous deux, puisque les sources nous les ont transmis.
Dans le premier, les Ottomans quittèrent l’île dans un mouvement de panique, en détruisant la forteresse et la capitale sur leur passage. Dans le second, ils se retirèrent en Eubée et laissèrent à la milice locale le soin de tenir l’Exombourgo à la manière traditionnelle – et la milice, apercevant une flotte à l’horizon, fit sauter la forteresse avec la poudre que les Ottomans y avaient laissée. Cette flotte n’était pas vénitienne. Elle était barbaresque. Les insulaires surent ensuite rendre leur action acceptable aux Ottomans, ce qui suppose des explications très soigneuses.
Quelle que soit la version vraie, la conséquence fut la même, et Slot la dit sans détour : la forteresse détruite, il n’y avait plus de lieu de séjour sûr pour une population musulmane – « Tinos ne put donc pas être colonisée et les habitants de cette île purent jouir des mêmes libertés que les autres insulaires. »
Peu de temps après, une vraie flotte vénitienne apparut bel et bien ; les Vénitiens virent la forteresse détruite et n’y établirent pas de garnison non plus.
L’île perdit son château et gagna sa liberté dans la même explosion.
C’est ici que l’image populaire et les archives se séparent complètement.
Des habitants musulmans – de véritables habitants, et non des fonctionnaires – apparaissent dans les Cyclades vers 1590. Slot énumère les îles où ils s’établirent : Naxos, Andros, Paros, Santorin, Ios et Kéa, Syros seulement après 1617. Tinos n’est pas sur cette liste, et ne pouvait pas y être : elle était vénitienne.
Le nombre total des musulmans de tout l’archipel, il le situe entre 100 et 150, socialement isolés. À Naxos, vers 1640, ils étaient environ soixante-dix, sans la moindre influence politique. En dehors de Naxos et d’Andros, les établissements furent, selon son mot, éphémères.
| Île | Nombre et caractère | Catégorie |
|---|---|---|
| Naxos | ~70 vers 1640 ; aucune influence politique ; pour la plupart des convertis | B |
| Andros | « Ne semblent pas avoir été plus nombreux que ceux de Naxos » | B |
| Paros | 12, aux environs de 1630 – « c’est tout que nous savons à leur sujet » | B |
| Kéa · Ios | Des militaires pensionnés qui y avaient reçu des terres | B |
| Santorin | Quelques noms, rien de plus | B |
| Syros | Seulement après 1617 | B |
| Tinos | Aucun. Vénitienne jusqu’en 1715, impossible à coloniser après 1717 | B |
| Total pour l’ensemble des Cyclades : 100–150 personnes | B | |
Et ce n’étaient pas, pour la plupart, des Turcs. Slot décrit les habitants musulmans de Naxos comme « composés en majorité de renégats chrétiens, surtout d’origine grecque ». Les documents ottomans en enregistrent beaucoup sous le patronyme bin Abdullah, « fils d’Abdullah », qui est la formule bureaucratique ordinaire pour un converti dont le père n’était pas musulman – un nom, donc, qui s’annonce de lui-même comme de première génération.
Ils n’avaient pas de mosquées. Les kadis qui devaient faire fonction de chefs et de juges ne séjournaient pas dans les îles. Et parce qu’ils ne faisaient pas partie de la kinotis locale, ils n’avaient aucun des privilèges communaux – devenant, selon la formule de Slot, « des étrangers dans leur patrie », dépendants d’institutions ottomanes situées ailleurs. À la fin du XVIIe siècle, les dernières traces d’islamisation dans les îles s’effaçaient sans bruit.
Des quelque soixante-dix musulmans de Naxos vers 1640, Slot note : « Leurs femmes sont souvent des Chrétiennes. »
Cela mérite d’être dit avec soin. Ce n’est pas la preuve d’une population turque prenant des femmes du pays. Cela décrit une petite communauté de convertis locaux – des hommes qui avaient changé de religion et étaient restés où ils étaient – se mariant dans l’île qu’ils n’avaient jamais quittée.
Rien de comparable n’est consigné pour Tinos, parce qu’à Tinos il n’y avait pas de communauté de ce genre à consigner.
Ainsi la rencontre entre cette île et l’Empire ottoman fut, au bout du compte, presque entièrement à sens unique. L’empire ne s’établit pas ici. Mais une Tinienne, elle, y alla.
Elle naquit dans cette île vers 1589 – fille, s’entendit dire un contemporain à Constantinople, d’un prêtre grec, d’un pays à quelque deux cents milles de là. Vers quatorze ans, en 1604, elle fut enlevée par des corsaires et vendue comme esclave en Bosnie, achetée par un gouverneur de province et envoyée au harem impérial.
Elle devint l’épouse d’un sultan, la mère de deux autres, la grand-mère d’un quatrième et, pendant une génération, la femme la plus puissante de l’histoire de l’Empire ottoman.
On l’emporta d’une île que l’empire – celui qu’elle allait gouverner – ne prendrait que cent onze ans plus tard.
Et notez comment elle partit. Pas par la terre, pas par une administration ottomane quelconque, mais depuis un rivage, par des corsaires, à quatorze ans – et c’est tout le propos. Le danger, pour cette île, ne fut jamais le voisin turc, parce qu’il n’y avait pas de voisin turc. C’était quiconque arrivait en bateau.
Cette peur est inscrite dans la carte. Chaque village de Tinos est bâti à l’intérieur des terres, dense, bas, hors de vue de la mer. Elle y est inscrite par les pirates, tout simplement, et non par l’Empire ottoman.
Une minorité de chercheurs plaide pour une naissance bosniaque plutôt que tinienne. L’origine tinienne repose sur Pietro della Valle, qui se trouvait à Constantinople en 1615 et s’entendit dire qu’elle était la fille d’un prêtre grec, d’un pays à quelque deux cents milles de là – ce qui concorde.
Et son nom de baptême, donné d’ordinaire comme Anastasia, relève de la tradition populaire plutôt que du document. Le nom sous lequel on la connaît, Kösem, est turc.
xvi
Ὁ Λέων τοῦ Ἁγίου Μάρκου
o Léon tou Agíou Márkou – le Lion de saint Marc
Un lion ailé, la patte posée sur un livre ouvert, c’est saint Marc, et saint Marc, c’est Venise – l’emblème même de la République, apposé sur tout ce qu’elle gouvernait. Ce ne fut jamais une décoration. C’était une marque de souveraineté – l’affirmation visible qu’un lieu appartenait à la République – et c’est exactement pour cela qu’il en survit si peu, où que ce soit, et presque aucun ici.
Tinos fut la seule île des Cyclades où le Lion de saint Marc fut l’emblème du pouvoir souverain – et il le fut trois cent vingt-cinq ans, de 1390 à 1715, plus longtemps que partout ailleurs en Égée.
Chacune des autres îles du groupe était un fief féodal du duché de l’Archipel. Leur héraldique est une héraldique de famille – Crispo, Barozzi, Sanudo, Sommaripa. Pas le Lion.
La distinction passe facilement inaperçue, et elle change le sens des pierres. À Naxos ou à Andros, des armoiries sculptées sont une famille qui dit ceci est à moi. À Tinos, pendant trois siècles et quart, c’était un État qui disait ceci est à nous.
C’est le symbole de l’évangéliste Marc, l’un des quatre Vivants de l’iconographie chrétienne. En 828, des marchands vénitiens emportèrent les reliques de Marc hors d’Alexandrie – passées en fraude, dit-on, sous un chargement de porc – et la ville le prit pour patron. À partir de 1260 environ, le lion ailé désigna Venise elle-même.
Le lion tient un livre ouvert sous une patte, et les mots qu’on y lit sont toute la justification : PAX TIBI MARCE, EVANGELISTA MEVS – Paix à toi, Marc, mon évangéliste – ce qu’un ange aurait dit à Marc quand une tempête le jeta sur le rivage de la lagune où Venise s’élèverait un jour, en lui promettant que son corps y reposerait. La phrase du livre est le titre de propriété. Chaque lion que Venise sculpta sur une porte, de la Dalmatie à Chypre, portait la raison pour laquelle Venise était en droit d’être là.
| Forme | Ce qu’on voit | Où on l’emploie |
|---|---|---|
| Andante passant | De profil, en marche, la patte avant droite posée sur le livre ouvert | La forme la plus courante. Portes et façades |
| Rampant | De profil, dressé sur ses pattes arrière, les pattes avant tenant le livre et l’épée | Contextes militaires |
| In moleca | De face, accroupi, les ailes déployées autour de la tête comme les pinces ouvertes d’un crabe – c’est ce que le nom veut dire | D’abord une forme monétaire, d’où aussi in soldo, in gazzetta. Choisie pour dire que cette ville était née de la mer |
| Vexillifère | Debout, tenant une bannière | L’autorité portée au-delà des frontières de la ville |
Une auréole signale la représentation proprement religieuse – l’évangéliste plutôt que l’État. Dans les villes sur l’eau, le lion est parfois figuré les pattes avant sur la terre et les pattes arrière dans la mer : la domination sur la terre ferme et sur l’empire maritime à la fois. Ce motif n’a de sens qu’après les conquêtes vénitiennes du XVe siècle sur la terre ferme, si bien qu’il est lui-même un outil de datation.
Presque tous les guides le répètent : un livre ouvert voudrait dire que le lion fut sculpté en temps de paix, un livre fermé avec l’épée levée, en temps de guerre. Une seconde version veut que le livre ouvert ait signifié que la ville payait l’impôt à la République, et le livre fermé qu’elle en était exemptée.
Ni l’une ni l’autre ne résiste à l’examen des faits. Des lions au livre ouvert apparaissent au plus fort des guerres – à Lépante même – et des livres fermés en pleine paix. C’est une histoire qui a poussé autour de l’emblème, non une règle que suivaient les sculpteurs.
Deux corrections encore, pendant qu’on y est. L’épée signifie la Justice, une vertu du bon gouvernement, non la guerre. Et l’in moleca est un type monétaire avant d’être un type architectural.
L’explication évidente, c’est que Tinos tomba aux mains des Ottomans et que les Ottomans effaçaient les emblèmes du souverain précédent. C’est vrai, mais cela ne mène pas loin, parce que la Crète tomba quarante-six ans plus tôt et qu’elle est pleine de lions.
Tinos ne fut pas martelée. Elle fut démolie.
Effacer le lion, c’est ce qu’un conquérant fait d’un lieu qu’il compte occuper. Tinos ne fut pas occupée – la forteresse tomba en 1717, la ville qui la coiffait fut abandonnée, et les gens descendirent au port. Il ne restait aucune porte à marteler.
Les catalogues régionaux du Lion de saint Marc d’Alberto Rizzi couvrent la Crète, Corfou, Chypre, l’Istrie et la Dalmatie – les lieux où le bâti vénitien a survécu et où il y avait quelque chose à compter. Il n’existe aucun catalogue de l’Égée ni des Cyclades.
Tinos, où le bâti n’a pas survécu, ne fut jamais étudiée. Le problème est circulaire : les lieux où il ne reste rien n’ont pas d’études, et l’absence d’études finit par ressembler à une absence d’histoire.
Alekos Florakis a publié en 2001 Οικόσημα Τήνου – Armoiries de Tinos – qui recense soixante-cinq armoiries conservées sur cette île, du XVe au XIXe siècle, dont cinquante-quatre en marbre, réparties en quatre classes : emblèmes de l’État, armes de seigneurs, armes d’ecclésiastiques et insignes d’ordres monastiques.
C’est dans cette première classe que tout Lion de saint Marc subsistant à Tinos sera inventorié. Et le fait à retenir vaut bien mieux que celui qu’on répète : non pas un lion dans le hall d’un hôtel, mais soixante-cinq armoiries sculptées, de quatre régimes, sur une île de neuf mille habitants.
Un relief au lion ailé dans le hall d’entrée de l’hôtel Poseidon, à Chora. Le lion subsistant le mieux documenté de l’île, relevé et photographié dans l’étude de référence, en anglais, des forteresses vénitiennes de Grèce.
Des armoiries vénitiennes au-dessus de la porte, à Xinara, siège de l’archevêché catholique.
Des inscriptions latines de linteaux dans les villages, datées de 1747, 1790 et 1826 – postérieures à la domination vénitienne, et c’est là tout l’intérêt : l’habitude épigraphique latine survécut un siècle à la République.
Les ruines de l’Exombourgo – la porte, les citernes, les murs, l’église en ruine de Saint-Jean.
Et au-delà de la pierre, le passé vénitien est dans les chemins, les villages, les toponymes et les noms de famille des habitants.
Rizzi distingue trois vagues de leontoclastia – de brisement des lions. La ligue de Cambrai, 1509–16. Les destructions nationalistes yougoslaves du XXe siècle. Et, de loin la pire, la période napoléonienne : en 1797, un millier de lions extérieurs environ furent démolis dans Venise même, et au moins quatre mille endommagés dans les territoires de terre ferme.
L’emblème que les Ottomans sont accusés d’avoir effacé fut détruit à l’échelle industrielle par une république française, dans la ville même qui l’avait inventé.
C’est un autre animal, et il explique une confusion courante.
Les Naxiens dédièrent à Apollon, à Délos, une rangée de lions de marbre, à la fin du VIIe ou au début du VIe siècle avant notre ère – grecs, archaïques, sans ailes, sans le moindre rapport avec Venise. En 1716, les Vénitiens en prirent un parce qu’il leur rappelait le Lion de saint Marc, lui posèrent une tête neuve qui ne va pas avec le reste, et le dressèrent à l’entrée de l’Arsenal de Venise, où il se tient toujours.
Les sources se contredisent sans remède sur qui le prit, et quand – Morosini en 1694, l’amiral Pisani, ou Domenico Pasqualigo en 1716. La seule donnée sûre est l’inscription qu’il porte, ANNO CORCYRÆ LIBERATÆ, qui date l’installation : Corfou fut délivrée en 1716. Un an après avoir perdu Tinos, la République dressa un lion égéen volé à sa propre porte d’entrée.
Le groupe de la Porta Magna de l’Arsenal est assemblé de quatre provenances différentes. Le plus grand est le lion du Pirée, 3,8 mètres, qui porte des inscriptions runiques du XIe siècle, gravées par des mercenaires varègues au service de Byzance. À côté de lui, un lion couché venu de la route du Pirée à Athènes. Puis le lion de Délos. Et enfin le soi-disant Molosso – qui n’est pas un lion du tout mais un molosse, un chien gardien de tombe grec, arrivé sans tête et doté d’une tête de lion pour s’accorder à la compagnie.
À Délos même, cinq lions à peu près complets subsistent, avec des fragments de plusieurs autres. Les originaux, que le sel rongeait, furent transportés au musée du site en 1999 ; des répliques se dressent là où on les avait trouvés.
C’est la forme de tout ce chapitre, en deux mouvements. Venise dressa son lion sur toute cette mer, et la mer le fit tomber. Puis Venise tira un lion de la mer, lui mit la mauvaise tête, et le planta à sa propre porte – l’année même où elle perdait la dernière île où son lion avait été la loi.
Le nom de cette île, en vénitien, est Fedele. La fidèle. C’est le compliment qui donne son titre à tout ce livre.
Le chapitre xi rapporte ce que faisait Tinos près de mille neuf cents ans avant l’arrivée de Venise : la nuit qui précéda Salamine, une trière ténienne déserta la flotte perse, passa du côté des Grecs avec un renseignement complet sur la position de l’ennemi, et les Téniens furent inscrits pour cela sur le trépied de Delphes.
Hérodote ajoute un détail que ce chapitre n’a pas utilisé. Avec ce navire, et un autre venu de Lemnos, passé aux Grecs plus tôt à l’Artémision, la flotte grecque atteignit exactement trois cent quatre-vingts – « sans quoi il s’en fallait de deux pour atteindre ce nombre. » A Histoires VIII.82, textuel Le chiffre rond, dans le récit de la bataille qui sauva la Grèce, est rendu rond par deux déserteurs, et l’un des deux était d’ici.
Ainsi l’île que Venise appellerait un jour la Fidèle figure sur le monument de la liberté grecque pour avoir changé de camp.
Ce n’est pas une contradiction, et il ne faut pas en faire une plaisanterie. C’est le même fait vu de deux côtés : un petit endroit sur une route maritime, contraint depuis trois mille ans d’être le sujet de quelqu’un, et fort habile à juger lequel. Elle tint pour Venise plus longtemps que tout autre lieu de cette mer, elle déserta à Salamine, et les deux fois cela lui valut d’être écrit dans la pierre.
xvii
Ἕλλη · 15 Αὐγούστου 1940
Élli – EL-li
La dernière fois qu’une grande puissance intervint à Tinos, ce fut un 15 août, devant le plus grand rassemblement religieux de Grèce, contre un pays qui n’était pas en guerre. C’est l’événement le mieux documenté de ce livre, et le moins connu hors de Grèce.
L’Elli était vieux, et il était étrange. Sa quille avait été posée à Camden, dans le New Jersey, en 1912, pour l’Empire de Chine – l’un des trois croiseurs-écoles commandés par la dynastie Qing, et il devait s’appeler Fei Hung, le Cygne volant. Puis la dynastie tomba, et la nouvelle république chinoise refusa de payer les dettes du régime qu’elle remplaçait. La Grèce l’acheta en 1914 pour 320 000 livres.
En 1940, c’était un mouilleur de mines de 2 600 tonnes qui filait une vingtaine de nœuds les bons jours, avec trois canons de six pouces et un équipage de 232 hommes. Et il portait le nom de la bataille d’Elli, livrée au large des Dardanelles en décembre 1912 – la victoire qui avait donné à la Grèce la maîtrise de l’Égée, dans la guerre même où l’Italie prit le Dodécanèse aux Ottomans.
On l’avait envoyé à Tinos pour donner un navire de guerre au pèlerinage de la Dormition : une présence cérémonielle de l’État au plus grand événement religieux du pays, à un moment d’angoisse nationale aiguë. Il était au mouillage à quelque 550 mètres du môle du port, grand pavois hissé, une partie de l’équipage à terre pour les cérémonies.
L’amiral Kavvadias, chef de la flotte, s’y opposa. L’état-major recommanda d’envoyer un destroyer à la place. Le ministère de la Marine passa outre : il voulait un croiseur, pour une présence cérémonielle plus imposante.
L’amiral Mezeviris l’a consigné ensuite dans ses mémoires, et c’est par là qu’on le sait.
Le sous-marin italien Delfino avait appareillé de Partheni, à Léros – dans le Dodécanèse italien – à 20 h 30 la veille au soir, et il était devant Tinos à quatre heures et demie du matin. Son commandant était le lieutenant de vaisseau Giuseppe Aicardi.
Vers huit heures vingt-cinq, il lança trois torpilles, d’environ sept cents mètres.
Le coup ouvrit la salle des machines et les soutes à mazout, et creusa un cratère dans le pont, entre les cheminées. Le navire prit de la gîte, brûla, et coula vers dix heures vingt, le pavillon toujours haut. Son commandant, Angelos Hatzopoulos, voulait sombrer avec lui ; ses officiers l’emportèrent de force de la passerelle et le mirent dans une embarcation.
| Morts | Blessés | Selon |
|---|---|---|
| 9 | 24 | Le chiffre de la plupart des récits grecs et anglais – un quartier-maître et huit matelots |
| 9 | 27 | Certains récits grecs |
| 10 | — | Une liste grecque détaillée par grade ; tous chauffeurs, au point d’impact |
| 8 | 22 | Site grec d’histoire navale |
| 4 | 29 | L’estimation italienne – un chiffre du renseignement, non le registre grec |
B Retenons neuf morts et environ vingt-quatre blessés comme chiffre provisoire, et notons que la mémoire de guerre se fige autour de nombres qui ne furent jamais sûrs. Il y eut aussi des victimes à terre : au moins un civil mourut sur le quai, d’un choc cardiaque, après l’explosion de la seconde torpille contre le front de mer, et d’autres furent blessés par les débris et dans la panique.
Metaxas ordonna qu’elle se tienne. Les insulaires, qui avaient couru sur la colline derrière l’Evangelistria en s’attendant à ce que cela continue, redescendirent.
Une femme, témoin de la scène depuis le flanc de la colline, se rappelait qui porta l’icône cet après-midi-là : des survivants de l’Elli, certains en pantoufles, les vêtements imbibés du mazout du navire.
Elle se souvenait aussi de l’hôpital, cette nuit-là. «Τὶς φωνές τους, ποὺ πονοῦσαν. Ἦταν καμένα.» – Leurs cris, de douleur. Ils étaient brûlés.
Michalis Petychakis fit signe à ses caïques – le Propontis et l’Eleni – de s’approcher de l’Elli et d’en retirer les blessés, alors que le navire brûlait et pouvait sauter. Ils en ramenèrent vingt-quatre. Le vapeur Esperos vint aider lui aussi.
Petychakis et ses équipages furent ensuite décorés par le roi Georges II.
Les blessés furent débarqués à l’hôpital de l’île, qui n’avait presque rien pour soigner les brûlures, et évacués par mer la nuit même.
En quelques jours, des officiers grecs récupérèrent la partie arrière de l’une des torpilles qui avaient frappé le môle. Elle était italienne, sans confusion possible. Un lieutenant du nom de Doussis ramassa les fragments sur le quai, de sa propre initiative.
Le gouvernement grec n’en dit rien. La presse fut autorisée à une seule formule : l’Elli avait été « torpillé par un sous-marin de nationalité inconnue. »
On dit souvent que Metaxas étouffa l’affaire. La version exacte est plus étroite, et plus intéressante : l’État grec ne nia pas la responsabilité italienne – il refusa de l’énoncer, et mit le rapport d’expertise sous clé. La Grèce était neutre, mal préparée et délibérément provoquée, et le jugement du gouvernement fut que le dire tout haut en août 1940 signifiait la guerre au calendrier de l’Italie plutôt qu’au sien.
Les conclusions et les photographies des fragments furent publiées le 30 octobre 1940 – deux jours après l’invasion italienne, qui vint de toute façon.
Personne en Grèce n’avait été dupe un seul instant.
C’est contesté dans les récits populaires et tranché dans les documents, et la version des documents est pire que la populaire.
| Date | Ce qui fut ordonné, et par qui |
|---|---|
| 4 août | Supermarina rédige des instructions pour attaquer le trafic en Égée « senza distinzione di bandiera » – sans distinction de pavillon |
| 11 août | L’amiral Cavagnari, chef d’état-major de la marine, ordonne une campagne sous-marine pour les 20–25 août : couler à la torpille, sans avertissement, tous les vapeurs présumés commercer pour l’ennemi – « anche se coperti da bandiera neutrale », même sous pavillon neutre |
| — | Cesare Maria De Vecchi, gouverneur fasciste du Dodécanèse, de sa propre initiative, avance l’appareillage de six jours et déplace la zone d’opérations des approches des Dardanelles vers les Cyclades, en nommant Tinos et Syros. Supermarina l’admit dans un mémorandum interne de 1942 |
| 15 août | Aicardi choisit de tirer sur un navire de guerre au mouillage, appartenant à un État neutre. Ses ordres visaient la marine marchande |
| 16 août | Rome annule : « Suspendez votre activité stop Par navigation dissimulée rentrez immédiatement à la base » |
Le rapport d’Aicardi lui-même prétendit que l’Elli s’était porté vers lui et lui avait forcé la main. Le navire était au mouillage, grand pavois hissé, entouré d’embarcations de fête. Le commentaire naval italien juge ce récit, sans détour, non è credibile.
Ciano, dans son journal, le jour même, avant que quiconque sût qui avait fait cela :
« Per me, c’è sotto l’intemperanza di De Vecchi. »
Pour moi, il y a là-dessous l’intempérance de De Vecchi.
Et l’état-major de Supermarina lui-même, en interne, en décembre 1941 :
« Non si possono pertanto accettare i motivi addotti per giustificare il siluramento di una nave da guerra di potenza neutrale all’ancora in porto neutrale. »
On ne peut donc accepter les motifs avancés pour justifier le torpillage d’un navire de guerre d’une puissance neutre, à l’ancre dans un port neutre.
Donc : ni un ordre personnel de Mussolini, ni la folie d’un seul commandant. Un permis de tuer délivré à Rome, pointé sur un pèlerinage grec par un proconsul fasciste à Rhodes, et déchargé dans un port plein de fidèles. Le verdict de l’historien italien Giorgio Rochat est celui qu’il faut garder : un exemple parfait d’incompétence technique et d’indifférence criminelle.
L’Italie envahit la Grèce le 28 octobre 1940, dix semaines plus tard, pour des raisons propres à Mussolini. Il existe un argument sérieux selon lequel l’Elli a en fait retardé l’invasion : l’embarras diplomatique amena Rome à suspendre toute la campagne sous-marine en Égée dès le lendemain.
Ce que cela fit, en revanche, n’est pas contesté. Cela mit fin du jour au lendemain aux divisions politiques grecques. Toute opposition intérieure au régime Metaxas cessa. Le ministre d’Italie à Athènes, Emanuele Grazzi, concéda ensuite que « ce crime de Ténos » avait créé en Grèce « une unité des âmes. »
Une chose à éviter, parce qu’elle circule beaucoup : le Delfino fut perdu en 1943, à une heure de Tarente, après une collision avec sa propre escorte, avec 28 hommes de son équipage. Les écrits populaires grecs y voient l’hybris châtiée. C’est du folklore, et ce livre n’en a pas besoin.
L’épave n’est plus là. Elle fut relevée par morceaux en 1955–56 et vendue à la ferraille ; quand une équipe de plongeurs alla la chercher, en 1983, elle en remonta une gaine de ventilation. L’État déposait depuis des années des couronnes sur un point d’où le navire avait été discrètement découpé.
Pendant toute la guerre, l’Elli ne fut pas traité comme un navire perdu, mais comme une personne. Les affiches de l’époque le montrent au Ciel, aux côtés de la Vierge de Tinos, qui protège la flotte grecque dans les batailles navales en contrebas ; la guerre contre l’Italie fut prêchée comme une guerre sainte pour laver l’honneur d’une Vierge outragée, les soldats grecs en soldats-théologiens portant de petites reproductions de l’icône, et les Italiens en blasphémateurs portant des images de femmes nues. A d’après un corpus de documents de guerre réuni par Alekos Florakis et publié par l’Église de Tinos.
Et un vœu revenait sans cesse dans ces textes : qu’un navire italien capturé soit un jour amené à l’endroit où l’Elli avait coulé, un quinze août, lavé d’eau bénite, et qu’il reçoive son nom.
En 1951, ce fut fait. Un bâtiment italien cédé au titre des réparations de guerre fut amené à Tinos et, le même jour et à la même heure que le naufrage, baptisé Έλλη II. A
L’anthropologue qui a consigné cela en tire la conclusion qui n’a de sens que sur cette île. Tinos fut vénitienne pendant cinq siècles et ottomane pendant un, et une partie de sa population est toujours catholique. La cérémonie ne fut donc pas seulement une résurrection. Le navire était italien et catholique. Il devint grec et orthodoxe. Une conversion, accomplie sur une coque, dans un port, le jour de la fête de la Vierge.
Ce qui reste de l’Elli est en trois endroits. L’un de ses canons se dresse près du phare du vieux port, à côté d’un cénotaphe qui a la forme de sa proue. Un fragment de la torpille italienne est exposé au mausolée de l’Elli. Et dans ce mausolée, dans la cour de la Panagia Evangelistria, se trouve l’ossuaire de ses morts.
La veille, un office à la mémoire des morts et des couronnes au cénotaphe. Le matin même, à neuf heures et demie – avant que l’icône soit portée – une couronne est jetée à l’eau au-dessus de l’endroit où il repose, et une salve est tirée par le canon de l’Elli lui-même.
Puis la procession descend au port, comme ce jour-là.
Le drapeau de l’île mérite ici le dernier mot. Le drapeau municipal de Tinos porte une trière : le navire de Panétios fils de Sosiménès, le capitaine ténien qui déserta la flotte perse la veille de Salamine et apporta aux Grecs la nouvelle complète de l’encerclement – et c’est pour ce navire que les Téniens furent gravés sur la Colonne serpentine, à Delphes, parmi les peuples qui vainquirent le barbare (Hérodote, VIII.82–83). A
Au-dessus du port où repose l’Elli, l’île fait flotter le navire qui choisit la Grèce la nuit qui précéda Salamine.
C’est là que s’achève cette partie du livre. L’île avait été une escale de pèlerins pendant deux mille trois cents ans, une forteresse latine pendant cinq cents ans – vénitienne pour trois cent vingt-cinq d’entre eux – et, pendant cent ans, un à-côté de l’Empire ottoman. La dernière chose qu’une puissance étrangère lui fit fut de lancer trois torpilles dans son port un matin de fête – et la réponse de l’île fut de porter quand même l’icône jusqu’à l’eau, dans les bras des hommes qui venaient de sortir du navire à la nage.
xviii
Ἡρῷα
iroa – i-RO-a – les monuments aux morts
Il y a des monuments aux morts à Chora et dans cinq villages, et un monument aux guerres balkaniques sur le promontoire de Pasakroteri. Pas un n’a été photographié, transcrit ni publié. Il n’existe nulle part de liste des morts de guerre de cette île – et les monuments aux morts sont un produit répertorié des ateliers de marbre tiniens.
À Πασακρωτήρι, sur le promontoire, se dresse un monument aux hommes de cette île morts dans les guerres balkaniques – les écoliers de Tinos s’y rendent en procession avec la Philharmonie, chaque année, la veille du 28 octobre. B d’après les programmes de la Municipalité elle-même ; je n’en ai trouvé nulle part ni photographie ni transcription. En contrebas, l’eau où l’Elli fut torpillé au matin de l’Assomption de 1940, le sujet du chapitre précédent. Et ce même promontoire accueillit des réfugiés d’Asie Mineure en 1922.
Trois guerres sur un même promontoire, en l’espace de trente ans.
Il y a un monument aux morts sur la Πλατεία Ελευθερίας de Chora, et des ηρώα de village à Ktikados, Mountados, Triantaros, Kardiani et Kalloni. B
Et il n’existe aucune liste publiée des morts de guerre de cette île. Ni imprimée, ni en ligne, ni dans aucun registre municipal qu’une recherche menée de l’extérieur puisse atteindre. A comme absence vérifiée – encore que ce qui est établi, c’est qu’aucune liste de ce genre n’est publiquement répertoriée, ce qui n’est pas tout à fait établir qu’il n’en existe aucune.
Ce chapitre n’en inventera pas une. Pas de noms, pas d’estimations, pas de chiffres ronds. Ce qui suit est ce que les sources contiennent réellement : moins qu’elles ne devraient, et plus étrange que le vide.
Tinos reçut sa garnison italienne de Rhodes, non d’Athènes – administrée comme une annexe du commandement du Dodécanèse plutôt que comme une partie de la Grèce occupée. Le gouverneur, à Rhodes, portait le titre de gouverneur « du Dodécanèse, des Cyclades et des Sporades du Nord », et les unités qui prirent Tinos en mai 1941 avaient appareillé de Kos. B
Ce qu’il faut mettre en regard du chapitre précédent, parce que l’ordre de couler l’Elli dans le port de cette île fut donné lui aussi de Rhodes, par le gouverneur De Vecchi, la veille de la fête. La guerre de Tinos fut administrée depuis le Dodécanèse, du premier coup de feu au dernier.
L’historien de l’île lui-même rapporte trois choses. Ysternia était tenue par six soldats, qui firent d’une cellule monastique un nid de mitrailleuse. En septembre 1943, quand l’Italie s’effondra et que les Allemands se mirent à rafler les hommes qui avaient tenu garnison en Égée pour leur compte, le clergé catholique et le clergé orthodoxe de Tinos cachèrent ensemble les fugitifs italiens. Et l’île resta alors sans occupant du tout, l’ordre étant maintenu par un officier de gendarmerie, Βασίλειος Κοσκινάς, dont les propres hommes étaient dans la Résistance.
Rien de tout cela n’est corroboré nulle part. D L’article ne cite aucune source, aucun second récit n’existe, et jusqu’au grade de l’officier change d’une version à l’autre. Cela figure ici parce que c’est le seul récit qu’il y ait – et pour ce que la deuxième de ces trois histoires voudrait dire, si elle était vraie. La couture à laquelle ce livre ne cesse de revenir est la ligne qui sépare les catholiques de l’île et ses orthodoxes : six cents ans de deux Églises, de deux clergés et de deux versions du passé. En septembre 1943, ces deux clergés sont décrits cachant les mêmes fugitifs, dans les mêmes maisons, dans le seul mois où se faire prendre valait la pendaison. Si cela eut lieu, la couture se referma pour quinze jours.
Et l’une de ses lignes est bel et bien contredite : une initiative patrimoniale tinienne a commémoré les « quatre-vingts ans depuis le départ des troupes d’occupation de Tinos », en octobre 1944, ce qui s’accorde mal avec une île laissée sans occupant dès septembre 1943. Ce livre ne tient ni l’une ni l’autre version pour acquise.
Il n’y eut pas de guerre civile sur cette île – pas de violences locales, pas de procès locaux. De la campagne d’Asie Mineure, rien de propre à Tinos ne survit. Aucun chiffre de mortalité de la famine n’a été publié pour Tinos, bien que les projets patrimoniaux des écoles de l’île évoquent le temps de la faim et des soupes populaires qui auraient sauvé des centaines d’enfants – c’est donc une absence de chiffres, non une absence de faim. Et Tinos ne servit jamais de lieu d’exil politique – à la différence d’Ikaria, d’Ai Stratis, de Makronisos ou de Gyaros, à vingt kilomètres au large de la côte ouest, où cela se fit à une échelle que nul autre lieu n’égala.
Une île peut être tout près du XXe siècle sans y être.
Le ministère grec de la Culture, dans la notice de l’inventaire national consacrée à la taille du marbre tinien, énumère les types d’ouvrages sculptés que produisaient les ateliers de l’île : les dalles tombales, puis les monuments funéraires néoclassiques, puis les ηρώα – monuments aux morts. A les mots mêmes du ministère, dans son propre inventaire.
Les monuments aux morts sont donc un produit répertorié des ateliers de marbre tiniens. Cette île a gravé dans la pierre les morts des autres communautés, comme un métier, et il est très probable que certains des ηρώα dressés dans d’autres villages grecs sont sortis des établis de Pyrgos et d’Ysternia.
Tinos a taillé les noms de tous, sauf les siens.
Voilà le chapitre. Non pas un rôle d’honneur – il n’y a pas de liste à lire – mais le simple fait qu’un lieu qui gagnait sa vie à commémorer les morts ne prit jamais le temps de dresser la liste des siens, et que la seule chose sur l’île qui puisse se lire comme un registre est une poignée de marbres de village que personne n’a jamais transcrits.
Quelqu’un devrait le faire. C’est quinze jours de travail, avec un appareil photo et un carnet, et ce serait le seul document original que ce livre aurait jamais pu produire.
Troisième partie
Une île partagée entre deux Églises sans que personne sache pourquoi ; l’icône qui en fit la destination d’une nation ; les fêtes, les mille chapelles, et la manière dont on enterre ici les morts.
xix
Καθολικοὶ & Ὀρθόδοξοι
Katholikoí & Orthódoxoi – les deux communautés
Sur toutes les autres îles que tinrent les Francs, le catholicisme resta une mince croûte aristocratique, enfermée dans le quartier du château. À Tinos, il gagna les paysans. C’est là l’anomalie ; elle n’a réellement pas d’explication, et c’est pour cela que cette île ne ressemble pas à ses voisines.
L’archidiocèse recense vingt-trois paroisses catholiques à Tinos – la carte ci-dessus en donne la forme, et la liste complète est dans la note ci-dessous. Le siège est à Xinara ; l’église paroissiale y est Saints-Pierre-et-Paul, et la cathédrale, un bâtiment distinct dans le même village, est Panagia tou Rodariou – Notre-Dame du Rosaire.
Les vingt-trois : la ville de Tinos, Steni, Myrsini, Kechros, Potamia, Koumaros, Volax, Skalados, Krokos, Loutra, Xinara, Kampos, Smardakito, Tarabados, Kardiani, Ktikados, Perastra, Komi, Agapi, Kato Kleisma, Aetofolia, Karkados et Kalloni.
On dit souvent que la moitié de l’île est catholique. Ce fut vrai, et ne l’est plus. Le meilleur chiffre moderne est d’environ 3 000 catholiques sur 8 934 habitants – à peu près un tiers. Tozer, en 1890, pouvait encore écrire « plus de la moitié de la population », et le registre italien, vers 1640, donnait les trois quarts. Le sens de l’évolution est net, et le chiffre doit se donner à une date, non comme un fait.
“more than half the population”
Voici ce qui rend cette île étrange, et il vaut la peine de le dire avec soin, parce qu’on le prend facilement à l’envers.
Dans toute l’Égée franque, le catholicisme fut la religion des conquérants. Il reposait sur une population grecque comme une mince couche aristocratique, enfermée dans le quartier du château, et quand les seigneurs partirent, il partit avec eux. C’est ce qu’on observe à Naxos, à Andros, à Paros.
À Tinos – et à Syros – il n’en alla pas ainsi. La population rurale devint catholique. Des villages paysans entiers, dans la campagne ordinaire, hors de tout quartier de château et au-dessous de toute barrière sociale. Comme le dit un récit grec : ici, la majorité de la population, dans toutes les communautés agricoles et par-delà les cloisonnements sociaux des autres îles, embrassa le catholicisme.
À Tinos, la confession ne se calque pas sur la classe sociale. Il n’y eut pas de minorité catholique seigneuriale assise au-dessus d’une paysannerie grecque, parce que la paysannerie était catholique elle aussi.
C’est presque certainement pourquoi cette île n’a aucune tradition de mépris confessionnel – pas de stéréotype du Latin rapace ni du Grec arriéré. Il n’y eut jamais de grief social auquel une différence de religion pût s’accrocher.
L’explication évidente serait que Venise l’encouragea. Venise ne le fit pas. La République et la Papauté furent des rivales permanentes, et Venise n’avait aucune envie de voir l’influence pontificale s’installer dans ses propres possessions. Ses catégories administratives sont celles d’un État qui gère une population mixte, non d’un État qui la convertit : elle classait les insulaires en greci et en cattolici di rito greco – catholiques de rite grec.
Ce qu’on peut dire, c’est ce que montre la géographie. Les villages catholiques sont l’intérieur – le centre fertile et une bonne part de l’Ano Meri, groupés autour de l’Exombourgo. C’est l’empreinte d’un château et de ses paroisses rayonnant vers l’extérieur, et ce n’est absolument pas le dessin que produit un peuplement de réfugiés venus par la mer, qui est côtier. Les Jésuites fondèrent leur maison en 1663 dans l’enceinte du château, et ne descendirent à Loutra qu’en 1835. Le centre de gravité du catholicisme sur cette île est la forteresse, non le port.
Ajoutez-y le fait structurel le plus simple qui soit : cinq cent huit ans de seigneurie latine ininterrompue, de 1207 à 1715 – plus longtemps que partout ailleurs en Égée, et, cas unique, comme territoire vénitien administré directement plutôt qu’un fief féodal. C’est la condition dans laquelle une paysannerie de rite latin peut se former et durer. Ce n’est pas une preuve. C’est la meilleure explication dont on dispose.
Trois querelles différentes traversent ce qui suit, et il vaut la peine de les tenir séparées. Venise contre Rome – deux puissances catholiques qui jouent des coudes, et c’est pourquoi la République ne poussa jamais à la conversion. Les deux communautés l’une contre l’autre – mais seulement sur les mariages mixtes et la précédence dans les processions : de l’arithmétique, non de la doctrine. Et une fois, en 1821, la communauté contre l’État, pendant deux ans. Ce qui ne figure jamais sur la liste, c’est le voisin contre le voisin – et cette absence est la conclusion de ce chapitre.
Les archives du XVIIIe siècle consignent des frictions réelles, et elles sont domestiques plutôt que doctrinales : des différends sur les mariages mixtes – dans quel rite le couple se mariait, et quel rite les enfants suivaient ensuite – et un règlement en forme entre les deux communautés, en 1749.
L’archevêque latin de Naxos, prenant la défense de son frère l’évêque de Tinos, exposa sans détour la position du côté catholique : les mariages mixtes finissaient en général par le passage des Latins à l’Église grecque, et ce n’était que lorsque l’un d’eux allait dans l’autre sens que les Grecs s’en plaignaient bruyamment. Quel qu’en soit le fond, cela dit sur quoi portait réellement la dispute – l’arithmétique. Chaque communauté perdait des enfants au profit de l’autre, et les comptait.
Le reste du conflit attesté est de juridiction : les évêques contre les missionnaires, et la précédence dans les processions. Tournefort, en 1700, nota dans quel sens la question était tranchée sous Venise – « le Clergé latin a toujours le pas ».
Le baroque transmis par les Jésuites n’est pas seulement le style de la plupart des églises catholiques de Tinos. Les églises orthodoxes des villages mixtes ou voisins sont nettement baroques, ou fortement marquées par le baroque – Agia Triada à Kardiani, la Présentation à Tripotamos, Panagia Megalomata à Ktikados, Agios Ioannis à Triantaros.
Et l’exemple le plus spectaculaire de tous est la Megalochari elle-même – la grande église de pèlerinage orthodoxe de toute la nation grecque, bâtie dans un style arrivé sur cette île avec les missions catholiques.
Il y a un épisode où la couture s’ouvrit, et ce livre le rapporte parce que le taire serait une forme de mensonge.
Quand la Révolution grecque commença, les communautés catholiques de l’Égée invoquèrent leur ancienne protection française et se déclarèrent neutres. A À Syros, cela prit une forme concrète : le drapeau français fut hissé sur les églises, et en février 1823 les catholiques de l’île en appelèrent au roi de France contre le capitaine révolutionnaire Nestor Faziolis. B
Ce que Tinos fit d’un drapeau n’est pas documenté. Ce qui se passa à Tinos l’est. L’évêque catholique de l’île, Giovanni Collaro, observa et prêcha une stricte neutralité – et cette neutralité, selon les mots de l’étude savante la plus récente sur les îles catholiques dans la révolution, « raviva d’anciennes frictions et servit de prétexte à des attaques orthodoxes contre des biens et des chapelles catholiques ». A Des membres de la communauté catholique n’en avaient pas moins été présents à l’assemblée d’avril 1821 où la majorité orthodoxe vota de rejoindre l’insurrection. A
“revived old frictions and was used as a pretext for Orthodox attacks on Catholic properties and chapels.”
L’autre chose consignée ici est plus étroite et moins dramatique : l’éparque de Tinos se plaignit en 1822 que ses catholiques, « ne reconnaissant aucune administration grecque, ne versaient rien, bien qu’ils tinssent les parties les plus fertiles », et, dans une plainte plus longue, qu’ils ne cessaient de harceler, d’insulter et de voler des bêtes. C
La scène est réelle, et elle appartient à Syros. Toutes les levées de drapeau que la littérature situe quelque part, elle les situe à Syros. Le récit que l’archidiocèse catholique fait lui-même de 1821 nomme Syros et ne nomme pas Tinos. B
Ce qui se dit de Tinos n’est jamais que l’énoncé d’ensemble, valable pour toutes les îles catholiques à la fois – et sa version la plus forte mérite d’être citée, parce que les preuves ne vont pas plus loin. Dimitris Kousouris, dans Historein : « à l’automne 1821, tous les catholiques des îles avaient officiellement adopté une position neutre et fait appel à la protection française, ce qui s’exprima dans tous les cas par le drapeau blanc français hissé sur leurs églises ». A Dans tous les cas engloberait cette île. Mais la phrase ne nomme aucune île, et les lettres citées à son appui sont celles de l’archevêque de Naxos. De là, Tinos peut s’inférer. Elle ne peut pas se démontrer.
“by autumn 1821 all island Catholics had officially adopted a neutral stance and appealed for French protection, which was expressed in all cases by the hoisting of the French white flag on their churches.”
Et les sources tiniennes pointent dans l’autre sens. Les historiens de l’île eux-mêmes décrivent le 20 avril 1821 comme le jour où orthodoxes et catholiques descendirent ensemble à la Chora et y formèrent une assemblée. C Pas le moindre drapeau français n’apparaît dans la littérature locale.
La phrase honnête est donc la plus petite, et c’est la plus intéressante : les catholiques de cette île furent soupçonnés de se tenir à l’écart, dénoncés pour cela par un fonctionnaire grec, et jamais pris sur le fait de ce que la mémoire leur attribue.
Le contexte n’est pas une excuse, mais il est nécessaire. C’était une communauté qui avait été vénitienne pendant cinq siècles et ottomane pendant un siècle, dont la protection était toujours venue du dehors, et dont l’univers institutionnel était latin. Son réflexe, dans une crise, fut de regarder vers l’ouest. Ce réflexe était mauvais, et il lui coûta.
En juin 1823, le ministre de l’Intérieur du gouvernement révolutionnaire – Papaflessas, un prêtre combattant – écrivit aux catholiques des îles pour les presser de payer « comme le reste des Grecs ». Et il leur en donna la raison en cinq mots :
«Ἄλλο Ἐθνισμός, καὶ ἄλλο θρησκεία.»
La nation est une chose, et la religion une autre.
Un ministre révolutionnaire grec, au milieu d’une guerre d’indépendance menée sous la bannière de l’orthodoxie, disant à son propre camp qu’être grec et être orthodoxe ne sont pas la même chose. Deux cents ans plus tard, cette phrase n’a pas vieilli.
L’histoire nationale grecque moderne a une colonne vertébrale : un peuple grec ininterrompu, de l’Antiquité à nos jours en passant par Byzance, les siècles ottomans faisant figure d’interruption. C’est une colonne vertébrale qui ne laisse aucune place à un catholique grec, parce que ce qui l’a fait catholique – la quatrième croisade et les seigneuries latines – est précisément ce qui a rompu la ligne.
Les érudits catholiques de ces îles ont donc réécrit l’argument plutôt que de s’en excuser, et un anthropologue a retracé comment. A Leur thèse, en bref :
Sous Byzance, ces îles traversèrent « la période la plus triste et la plus sombre de leur histoire » – gouvernées par des hommes nommés sans mérite, et abandonnées aux pirates. Mais l’abandon eut une conséquence : il obligea les insulaires à organiser leur propre défense et à se donner un système d’auto-administration locale – αὐτοδιοίκηση – que les Latins, à leur arrivée, n’abolirent pas.
Et 1207 n’est donc pas une catastrophe, mais une entrée en scène. Selon la formule du père Markos Foskolos, l’île alors « sort de l’obscurité et paraît sur la scène de l’histoire comme un objet qui attire l’attention internationale ».
Lisez cela à la lumière du chapitre xii, et ce n’est plus un plaidoyer pro domo. L’auto-administration est réelle – c’est elle qui produisit une île capable de négocier sa propre soumission en 1390, avec une exportation exempte de taxes et le droit de s’en aller, et de négocier sa propre reddition en 1715. Une minorité qui plaide sa place dans la nation et un historien d’archives qui travaille sur les registres vénitiens arrivent, par des chemins opposés, à la même île.
Les deux communautés de Tinos observent les mêmes fêtes fixes, ce qui n’a rien de remarquable. Ce qui l’est, c’est qu’elles célèbrent Pâques à la même date. L’Église catholique de Grèce adopta la date orthodoxe dans les années 1970 – par égard pour les mariages mixtes et les vacances scolaires – et le programme de la Semaine sainte publié par l’archidiocèse le confirme : en 2025, la Pâque catholique, à Tinos, tomba le 20 avril, la date orthodoxe.
Les paroisses catholiques d’ici portent aussi l’Ἐπιτάφιος le Vendredi saint : un usage byzantin, que les catholiques grecs ont gardé d’avant leur passage au rite romain, et que l’on porte encore à travers des villages latins.
Syros est l’île célèbre pour cela – pour ses deux Pâques et ses célébrations communes, et l’on en écrit chaque année. À Tinos, l’histoire est plus discrète et, je crois, plus grande. Ici, on partage simplement la date, et personne n’en fait un événement.
xx
Ἡ Μεγαλόχαρη
i Megalóchari – i mé-ga-LO-kha-ri – « celle de la grande grâce »
Tout, dans le moment de cette découverte, est extraordinaire, et presque personne ne le dit. Deux ans après le début de la Révolution grecque, sur une île qui avait été vénitienne pendant cinq siècles, la vision d’une moniale conduisit à la découverte d’une icône de l’Annonciation – et l’Annonciation est le jour que la Révolution s’était choisi pour sien.
En 1822, une moniale du monastère de Kechrovouni – Pelagia, Πελαγία – rapporta des visions répétées de la Vierge, qui la dirigeait vers un champ et lui disait de le faire creuser. Les anciens en furent informés. On creusa. Et le 30 janvier 1823, dans les ruines d’une église byzantine, une icône de l’Annonciation fut retrouvée.
Une église fut élevée sur le lieu, et l’icône y fut placée. En une génération, elle était devenue la destination du plus grand pèlerinage de Grèce, et elle l’est restée depuis deux cents ans.
Les fouilles s’arrêtèrent une fois. On ne trouvait rien, les insulaires se découragèrent, et le chantier fut abandonné. Puis la peste vint à Tinos. On se remit à creuser ; l’icône fut trouvée ; on la porta en procession autour de l’île ; la peste cessa. C le récit du sanctuaire lui-même, non un témoignage indépendant.
La pioche de l’ouvrier fendit l’icône en deux. Quand les dames nobles de l’île vinrent la vénérer pour la première fois, elles déposèrent leurs bijoux les plus précieux sur la fêlure pour la cacher. Le panneau est aujourd’hui si entièrement couvert d’or et d’argent offerts que la surface peinte – et la blessure – ne se voient plus du tout. C
Et la femme du propriétaire du champ refusa de laisser creuser. Dans cette version, ce n’est pas la Vierge qui la fait changer d’avis, mais un révolutionnaire grec, qui lui apparaît en rêve et la menace. C’est tout l’argument de ce chapitre ramassé en une anecdote : l’icône ne sort pas de terre sans la révolution, et la révolution n’est pas bénie sans l’icône.
La Révolution grecque avait commencé en 1821. Par convention, on la date du 25 mars – qui est la fête de l’Annonciation, et c’est pourquoi le 25 mars est le jour de l’Indépendance grecque.
Deux ans après le début de cette guerre, une icône de l’Annonciation sort de terre sur une île grecque. Une nation qui se bat pour son existence, sous une bannière qu’elle a délibérément attachée à cette fête, se voit remettre la fête elle-même sous une forme matérielle.
Quoi que l’on pense de la manière dont elle est arrivée là, l’effet, lui, ne fait pas de doute. Ce ne fut jamais un simple sanctuaire local. Dès l’origine, il fut national, et l’église qui abrite l’icône est, en titre, la fondation panhellénique.
Et l’État en convint presque aussitôt, d’une manière qui mérite qu’on s’y arrête. En 1832, les trois puissances protectrices donnèrent un roi à la Grèce : Othon de Bavière – allemand, et catholique. Il débarqua en 1833 et se rendit tout droit à Tinos pour rendre hommage à l’icône. Un monarque catholique étranger, imposé par des puissances étrangères, qui se plaçait sous la protection d’une Vierge sortie de la terre grecque – et qui, ce faisant, donnait à cette icône sa première reconnaissance officielle comme nationale. A
Le chapitre xi a exposé le sanctuaire de Kionia, où Poséidon était vénéré comme médecin et où Amphitrite guérissait les femmes qui ne pouvaient pas concevoir, et où les pèlerins se purifiaient avant la traversée vers Délos – et l’observation de Tozer, donnée là en entier, que l’église occupe probablement l’emplacement du temple de Poséidon, le rôle du dieu étant passé à saint Nicolas, gardien des marins, à qui la ville du port doit son nom.
La suite, sur ce sol ou à côté de lui, est donc celle-ci : un dieu de la mer qui guérissait les malades ; le saint patron des marins ; et une icône vers laquelle on porte encore les malades. Deux mille trois cents ans, une fonction, trois noms.
L’église élevée sur le champ en 1823 fut bâtie, en grande partie, avec du marbre rapporté des ruines de Délos. B
Délos est l’île sacrée au centre de l’anneau – les Cyclades tirent leur nom du cercle qu’elles forment autour d’elle – et elle fut un centre religieux et le trésor d’une alliance athénienne bien avant d’être une carrière. La lecture qu’en propose l’anthropologue qui l’a remarqué est difficile à contester : de même qu’Athènes reprit le rôle de l’Athènes antique quand on en fit la capitale en 1834, Tinos reprit celui de Délos, dans un registre chrétien.
Le chapitre xi décrit les pèlerins qui se purifiaient à Kionia avant de passer à Délos. Deux mille ans plus tard, le trafic s’inversa, et c’est Délos que l’on porta ici.
Le style de la Megalochari est celui que les missions des Jésuites et des Ursulines apportèrent sur cette île. C’est le bâtiment baroque le plus spectaculaire de Tinos, et il est orthodoxe.
Le grand sanctuaire national de l’orthodoxie grecque est bâti dans un langage arrivé ici avec l’Église latine. Personne ne l’a voulu, et personne sur l’île ne semble y trouver rien de remarquable.
Il y a quatre jours. Le 30 janvier, la découverte de l’icône, marquée par une procession aux lanternes à travers Chora. Le 25 mars, l’Annonciation, qui est aussi la fête nationale. Le 23 juillet, la vision de Pelagia, marquée par une procession nocturne de huit kilomètres qui ramène l’icône à Kechrovouni. Et, par-dessus tout, le 15 août, la Dormition.
Les pèlerins descendent du ferry et franchissent les huit cents mètres qui séparent le quai de l’église sur les mains et les genoux, sur toute la longueur de l’avenue, sur une bande de tapis posée à cet effet. Beaucoup amènent un malade, ou la promesse faite pour un malade.
L’écrivain Georgios Drossinis était ici pour la fête du 25 mars 1883, et ce qu’il décrit n’est pas seulement un pèlerinage. Pendant trois ou quatre jours, l’île devint une foire panhellénique. Les habitants louaient leurs maisons aux pèlerins les plus riches, et leurs boutiques et leurs cafés aux marchands ; les pèlerins pauvres dormaient dans les rues. Les marchandises arrivaient de toutes les parties de la Grèce, et d’Asie Mineure, d’Égypte et de toutes les grandes colonies grecques – et avec elles les dialectes et les costumes. A
Trois des pratiques qu’il consigne valent d’être retenues :
On apportait des nourrissons pour les faire baptiser devant l’icône – et, selon l’usage du lieu, le premier pèlerin qui parvenait à saisir l’enfant dans l’église en devenait le parrain ou la marraine. Un inconnu, choisi par la foule, fait parent par l’icône.
Des femmes enceintes venaient accoucher sur l’île, sous la protection de la Vierge. Et il fut saisi de voir une femme faire pieds nus tout le chemin du quai à l’église – la pratique qui est aujourd’hui les huit cents mètres à genoux.
Et une grande partie des pèlerins n’étaient pas citoyens grecs. Ils venaient de territoires encore hors du royaume, et pour eux quelques jours à Tinos, c’était, selon le mot de Drossinis, « respirer un moment l’air de la liberté ». Il se plaint que l’État grec n’exploite pas la fête à des fins nationales – ce qui est l’argument de ce chapitre retourné. Le nationalisme, à Tinos, montait des pèlerins ; il ne descendait pas du gouvernement.
Une catégorie d’offrandes dit la même chose à l’autre bout de l’histoire. Parmi les milliers de τάματα déposés devant l’icône – un membre, un corps, un navire – il y a des ex-voto en forme de l’île de Chypre. Les plus anciens furent offerts en remerciement pour la fin de la domination britannique. Ceux d’après 1974 demandent à la Vierge le retour de la partie occupée. A Un homme offre sa nation comme un autre offre une jambe malade.
Le chiffre d’un million de visiteurs par an est répété partout. Il remonte à une seule estimation sans méthode, et aucune enquête ne le soutient.
Il existe un meilleur chiffre, et il est officiel : le service national de la statistique publie les débarquements mensuels de passagers au port de Tinos. Le pic d’août de cette série est le pèlerinage, compté billet par billet.
Il vaut la peine de noter ce que coûte la version honnête, et ce qu’elle rapporte. Elle coûte le million tout rond. Elle rapporte un chiffre que l’on peut vérifier, et une courbe qui montre le pèlerinage pour ce qu’il est aussi – le plus grand mouvement annuel de personnes que cette île ait jamais eu à gérer.
C’est la partie de l’histoire qu’on ne raconte jamais, et c’est ce que la troisième partie a de plus surprenant.
Le sanctuaire n’est géré ni par une paroisse ni par un diocèse. C’est la Πανελλήνιο Ἱερὸ Ἵδρυμα Εὐαγγελιστρίας Τήνου – la Sainte Fondation panhellénique de l’Evangelistria de Tinos – une personne morale de droit public, gouvernée par un comité élu tous les trois ans et présidé par le métropolite, avec des recettes annuelles de plus de 3,5 millions d’euros.
Deux choses en font un cas unique en Grèce. Le conseil est de dix personnes : six élus, qui doivent être nés sur l’île et orthodoxes ; l’évêque comme président honoris causa ; et puis le directeur du lycée de l’île, le juge et le chef de son bureau des impôts – les représentants locaux de l’État. Les prêtres qui officient dans l’église en sont les employés et n’y siègent pas. A
Ce qui en fait la seule église de Grèce qui relève directement de l’État plutôt que du Synode, par le ministère de l’Éducation et des Cultes et le ministère de l’Économie. L’Église officielle a tenté plus d’une fois de la ramener dans son giron. Entre 1903 et 1908, l’évêque de l’île alla jusqu’à ordonner aux prêtres de ne plus y célébrer la liturgie. A
L’arrangement remonte à un « testament » déposé en janvier 1825 par le conseil qui avait dirigé les fouilles. Il stipulait que le bâtiment ne serait ni une église paroissiale ni un monastère, mais une Institution, dont la charge était de payer des maîtres et d’entretenir des écoles. Ces écoles fonctionnaient dès 1825, quand la Grèce, comme État, n’avait aucun système d’enseignement. B
Et son statut ne lui permet pas de garder l’argent.
L’École des beaux-arts et de la taille du marbre de Pyrgos envoie chaque année ses deux meilleurs diplômés à l’École des beaux-arts d’Athènes, sans examen – avec une bourse que fournit la Sainte Fondation panhellénique de l’Evangelistria de Tinos.
Giannoulis Chalepas, le plus grand sculpteur que cette île ait produit, étudia à Munich avec l’argent de la même fondation.
Ce qui ferme un cercle qui traverse tout ce livre. Le chapitre du marbre demandait comment un village de quelques centaines d’âmes avait fourni les sculpteurs d’une nation, et donnait les réponses mécaniques – les carrières, les ateliers familiaux, l’apprentissage de quatre ans, le coffre d’outils. Voici la réponse financière. Le pèlerinage paie l’école du marbre. Une icône trouvée dans un champ en 1823 finance depuis un siècle et demi la formation des tailleurs de marbre.
C’est aussi, de loin, la plus grande redistribution d’argent de cette île – des pèlerins, par une fondation de droit public, vers une maison de retraite et une école d’art.
L’ossuaire des marins tués le 15 août 1940 se trouve dans l’enceinte de l’Evangelistria, avec un fragment de la torpille italienne et des objets récupérés quand l’épave fut renflouée, en 1955.
Les premiers morts de la Grèce dans la Seconde Guerre mondiale reposent dans la cour de la Panagia, à cent mètres de l’icône, tués le jour de sa fête, dans son port, devant ses pèlerins.
xxi
Πανηγύρια
panigýria – pa-ni-YI-ri-a – les fêtes
Tinos compte plus d’un millier de chapelles. Elles sont privées, elles appartiennent à des familles, et chacune a son jour de fête. Ce seul fait en dit plus sur la manière dont cette île fonctionne que tout le reste de ce livre – et le calendrier qu’il produit est déformé par quelque chose de tout à fait moderne.
Le millier tout rond qui circule ne vaut rien : l’article de presse de 2025 qui l’a porté donne « plus d’un millier de chapelles » sans en donner la moindre source, et le chiffre était déjà dans la presse grecque en 2011. D
Il existe deux comptes réels, et tous deux valent mieux que la rumeur.
Maria Vidali, architecte, qui a consacré sa thèse au paysage agricole de cette île, a recensé les chapelles de campagne et publié le résultat dans Γη και Χωριό: τα ξωκλήσια της Τήνου (2009) : «επτακόσια πενήντα εξωκλήσια» – sept cent cinquante. B tel que rapporté ; le livre a été publié par l’ancienne Municipalité d’Exombourgo, et il n’a pas été possible de confirmer, à partir du livre lui-même, si le chiffre couvre l’île entière ou cette seule municipalité.
Et la pratique a un témoin daté, venu de l’intérieur. Zallony, en 1809 : autour des villages se dressent quantité de petites églises ; on y allume les lampes tous les samedis ; le curé y vient une fois l’an dire la liturgie ; et, aux grandes fêtes, elles servent de stations aux litanies qui passent d’une paroisse à l’autre. C Deux siècles avant que personne ne les compte, les chapelles faisaient déjà exactement ce que décrit ce chapitre – brûler de l’huile le samedi, attendre leur unique liturgie de l’année, et jalonner les routes des processions.
Et pour le seul côté catholique, le père Markos Foskolos – l’archiviste catholique de l’île, qui écrit sous le nom de l’archidiocèse – donne «ο συνολικός τους αριθμός πλησιάζει τις τρεις εκατοντάδες» : près de trois cents. B
Deux comptes, deux confessions, à trente ans d’écart, et l’un tient dans l’autre. L’arithmétique qui les ramène à « plus d’un millier », une fois ajoutés les églises paroissiales et les monastères, est celle de ce livre et non d’une source ; elle est proposée comme une lecture, non comme un constat.
Ios, Sifnos et Kythnos revendiquent toutes des chiffres groupés entre 359 et 365 – c’est le calendrier, pas un compte : « une église pour chaque jour de l’année » est une formule du folklore grec, et plusieurs îles se la sont attribuée. À s’en tenir à leurs propres chiffres, deux d’entre elles font mieux que Tinos par habitant. Ce qui distingue Tinos, ce n’est pas le ratio. C’est que quelqu’un est allé compter.
Ce qui ne fait pas de doute, c’est leur nature. Ce ne sont pas des églises paroissiales. Il y en a plus d’une pour douze habitants. Ce sont des biens de famille, bâtis et entretenus de génération en génération, et ceux qui en prennent soin sont « des octogénaires et des membres de la génération Z, des éleveurs de chèvres et des hôteliers, des chrétiens orthodoxes, des catholiques et des athées déclarés ».
“octogenarians and Gen Z members, goat farmers and hotel owners, Orthodox Christians, Catholics, and self-described atheists.”
Nicoleta Nazou monte chaque jour s’occuper de la chapelle de la famille de son mari, Agia Paraskevi, bâtie au XVIIe siècle. Quand on lui demande pourquoi :
« C’est notre responsabilité avant tout, cela se transmet de génération en génération, comme un héritage. »
Une chose doit être dite avec soin. Il ne s’ensuit pas qu’il y ait mille fêtes par an – beaucoup de chapelles partagent la même dédicace et la même date, et bien des célébrations se résument à une liturgie et un verre de raki pour une seule famille.
La formulation honnête est de toute façon la plus frappante. Il y a plus de chapelles à Tinos que de jours dans l’année.
Ce qu’on n’explique jamais, et qui explique tout le reste, c’est ce qu’un de ces bâtiments est réellement en droit. Une chapelle, à Tinos, est un titre de propriété qu’on n’a pas le droit de vendre.
Du côté orthodoxe, une église privée ne peut être bâtie et ouverte au culte qu’avec la permission du métropolite ; le propriétaire ne la garde qu’aussi longtemps qu’elle sert les besoins religieux de sa propre famille ; et l’évêque peut fermer une chapelle, ou la remettre à la paroisse la plus proche, si cette condition cesse d’être remplie. B Et une église consacrée est, selon les mots mêmes du Code civil, une chose hors du commerce – πράγμα εκτός συναλλαγής : elle ne peut être ni vendue, ni hypothéquée, ni saisie par des créanciers, ni acquise par une longue possession. A
Du côté catholique, c’est presque identique, et plus ancien : une chapelle privée existe par permission de l’ordinaire du lieu, on n’y peut dire la messe qu’avec son autorisation, et elle doit être réservée au culte, libre de tout usage domestique. A
Les textes : le règlement 8/1979 du Saint-Synode, art. 13, § 1 (ΦΕΚ Α΄1/5-1-1980) · la loi obligatoire 2200/1940, art. 6, § 1 · le Code civil, art. 966 · les canons 1226, 1228 et 1229 du Code de droit canonique de 1983.
Une chapelle, ici, est un bien de famille qui ne peut être ni vendu, ni loué, ni saisi pour dettes, qui doit être entretenu aux frais de la famille, qui passe indivis à tous les héritiers, et dont on ne peut faire usage sans l’autorisation d’un évêque.
Ce qui explique ce que ce chapitre, autrement, ne fait que décrire : pourquoi les héritiers prennent l’avion pour la fête de la chapelle depuis Athènes, Bruxelles et New York. Ce n’est pas seulement du sentiment. C’est la seule forme d’accès que quiconque ait à une chapelle qui ne peut jamais être vendue, partagée entre des cousins qui ne peuvent même pas se la vendre entre eux.
Et voici la part qui est tinienne. Environ trois cents de ces bâtiments relèvent du Code de droit canonique et de l’archevêque latin à Xinara. Les autres relèvent du règlement 8/1979 et du métropolite orthodoxe de Syros. Presque nulle part ailleurs en Grèce – Syros est l’autre île – « notre chapelle » ne désigne deux choses juridiquement différentes à quatre kilomètres de distance.
Pourquoi elles se dressent dans les champs plutôt que dans les villages a aussi une réponse, et elle appartient à la femme qui les a comptées. Selon Vidali, les Vénitiens accordèrent des droits sur la terre aux paysans de Tinos comme un rempart contre les Ottomans, et les Ottomans, une fois maîtres de l’île, laissèrent les gens du lieu garder ces terres et y bâtir. B attribué à elle, non affirmé. Elle consigne aussi ce pour quoi elles furent fondées : des vœux pour une traversée sans danger, faits par des familles de marins, des mémoriaux aux morts, et des dédicaces à la Vierge.
Les chapelles familiales privées sur les terres agricoles sont une pratique grecque ordinaire. L’étude de Lucia Nixon sur Sphakia, en Crète, documente exactement le même phénomène, catalogue complet à l’appui, et les Sphakiotes eux-mêmes donnent les quatre mêmes raisons : marquer une limite dans un litige foncier, marquer un lieu de contact avec le surnaturel, commémorer un parent mort, et accomplir un vœu. Le grand chiffre rond est un genre. Le record par habitant n’est pas prouvé, et il est probablement faux. Des chapelles gardées en héritage par une diaspora qui revient, il y en a dans toute l’Égée.
La religion a changé les gens de Tinos comme elle a changé les gens partout en Grèce. Ce qui est tinien, ce n’est pas la piété. C’est que, sur cette seule île, la piété est venue sous deux systèmes juridiques, s’est écrite en latin sous un sultan ottoman, et paie une école d’art.
Lucia Nixon, Making a Landscape Sacred (2006) ; Vidali 2009 ; CIC 1983 ; ΑΚ 966La première est la fête d’église : les vêpres la veille, la liturgie le matin dans une église paroissiale ou une chapelle de campagne, puis l’hospitalité. La seconde est le γλέντι d’été – une soirée en plein air sur une place de village ou dans une cour d’école, organisée par l’association du village, avec un orchestre engagé et un billet d’entrée.
Les deux se sont dissociées, et les dates le prouvent. La paroisse catholique de Kampos célèbre sa fête patronale le dimanche de la Trinité, en juin – et tient le glenti du village le 29 août. La fête paroissiale de Xinara est le 29 juin ; son glenti est le 13 août.
La plupart des îles des Cyclades ont un repas de panigiri. Amorgos abat chaque année quelque cent cinquante moutons et chèvres et deux vaches, et cuit le patatato dans vingt chaudrons de quatre cents kilos chacun, avec sept cent cinquante pains faits du blé offert et un chef de cuisine, dont on connaît le nom, qui commande les cuisines.
Tinos ne fait rien de tout cela. Aucune source, en aucune langue, ne décrit une fête tinienne bâtie autour d’un animal abattu en commun. Ce que l’île fait à la place est plus particulier, et nettement plus intéressant :
| Fête | Où | Ce qu’on mange |
|---|---|---|
| Sainte-Barbe, 4 décembre | Chora, Smovolo | Ρεβίθια – pois chiches |
| La Sainte-Croix, 14 septembre | Ktikados | Sardines fumées |
| La Présentation, 21 novembre | Tripotamos | Dolmades |
| La Nativité de la Vierge, 8 septembre | Vourniotissa | Ragoût de pois chiches, fromages locaux, douceurs, raki |
Deux des quatre sont sans viande et une est du poisson. Ce qui s’offre à la plupart des fêtes tiniennes n’est pas un repas du tout, mais un κέρασμα – un buffet assemblé par les familles de la paroisse – ou une invitation dans les maisons du village, l’une après l’autre.
À Ktikados, le lundi de Pâques, le village tient la Τραπέζι τῆς Ἀγάπης, la Table de l’Amour, avec une condition : personne ne s’assied qui n’ait d’abord fait la paix sur les querelles de l’année. Elle est racontée en entier, à côté des autres mécanismes que l’île a pour garder la paix, au chapitre xxiii ; Tripotamos en garde une cousine.
Les deux communautés ont les mêmes fêtes fixes et, depuis les années 1970, célèbrent Pâques à la même date. Mais l’année catholique de Tinos porte la marque de Rome, une marque que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans les Cyclades à cette échelle.
La Fête-Dieu – ἡ Λιτανεία τῆς Ἁγίας Δωρεᾶς, la procession du Saint Don – célébrée le jeudi après la Pentecôte par une procession à l’échelle de l’île. En 2022, elle alla d’Agios Nikolaos, à Chora, à Agios Antonios, à Pallada, avec l’archevêque portant le Saint-Sacrement, le clergé, les séminaristes, la Philharmonie de Tinos, des enfants en blanc jetant des fleurs, et les autorités civiles et militaires.
Panagia tou Rodariou, Notre-Dame du Rosaire, proclamée patronne de l’Église locale par l’évêque Nikolaos Sigalas (le Nicolaus Cigala du chapitre vi) en 1725 – dix ans après la conquête ottomane et huit ans après la chute de la forteresse. Une communauté qui venait de perdre sa capitale se choisit une patronne et recommença son année. La fête tombe le premier dimanche d’octobre, et elle ouvre encore l’année pastorale catholique.
Et le pèlerinage de Vrysiotissa, en mai, fondé en 1913 sur un vœu fait l’année précédente, quand quatre jeunes gens du village partirent pour les guerres balkaniques. Depuis 1967, il comporte une bénédiction des conducteurs et de leurs véhicules – ce à quoi ressemble un vœu après un siècle de fidélité.
Le jour de la Dormition, cette île mène trois célébrations distinctes en même temps, dans trois registres différents.
National. À l’Evangelistria : la liturgie dès deux heures et demie du matin, les cloches de toutes les églises de l’île à sept heures, la couronne jetée pour l’Elli à neuf heures et demie, l’icône portée en procession à dix heures et demie, avec la Marine, le gouverneur régional et le gouvernement.
Confessionnel. À Panagia i Vrysiotissa, les catholiques célèbrent leur propre grande fête mariale, l’Assomption – une παράκληση quotidienne depuis le premier août, des vêpres présidées par l’archevêque, et une veillée de toute la nuit le quatorze.
Paroissial. Et une douzaine de villages tiennent leur glenti entre le treize et le dix-huit.
Trois registres d’une même fête, menés en même temps, sur une île de vingt-cinq kilomètres de long.
Le son tinien, c’est violon et luth, qui jouent le syrtos, le balos et la sousta – les danses en ligne et en couple de l’Égée – et les valsakia, petites valses : un répertoire qui mêle des airs locaux aux airs communs des Cyclades. Ne présumez pas la τσαμπούνα, la cornemuse de l’île : elle est documentée à Mykonos, à Paros, à Naxos et à Syros, et une seule source, prudente, la mentionne ici.
Les listes de 2026 parlent d’elles-mêmes. Deux ensembles couvrent la grande majorité de quelque vingt-neuf fêtes de village. Les villages n’ont plus leurs propres musiciens.
Deux coutumes verbales méritent d’être sauvées. À Triantaros, l’Ἀλφαβητάρι τῆς Ἀγάπης – l’Alphabet de l’Amour – où les participants chantent à tour de rôle des couplets moqueurs, rangés par ordre alphabétique. Et dans la région de Panormos, jusqu’aux années 1960, les jeunes gens poussaient les filles sur des balançoires en composant des vers de louange, d’amour ou de reproche ; Florakis les compare aux antiques αἰῶραι des Anthestéries.
C’est par les chapelles qu’il faut finir. Une île de neuf mille habitants en entretient plus d’un millier, à titre privé, aux frais des familles, dans toutes les confessions et hors de toute confession – et des gens prennent l’avion depuis Paris et Londres pour la fête d’une chapelle. Ce n’est pas exactement de la piété. C’est le même instinct que la règle de réconciliation et le coffre d’outils : un petit lieu qui invente, encore et encore, des raisons qui obligent ses gens à être là les uns pour les autres.
xxii
Ἡ ἐκταφή
i ektafí – i ek-ta-FI – l’exhumation
Il n’y a pas de cercueil. Le corps est enveloppé dans un linceul et déposé dans un caveau ; trois ans plus tard, les ossements sont relevés, lavés, et portés dans une boîte, au cimetière. Quiconque a grandi en France trouve cela étrange. La découverte intéressante, c’est que la France a fait la même chose jusque vers 1800 – et la question qui vaut d’être posée n’est pas de savoir pourquoi Tinos le fait encore, mais pourquoi la France a cessé.
Une description de première main, venue du village catholique de Skalados, mérite d’être posée simplement, parce que la plupart des récits qu’on en fait sont de seconde main, et vagues.
Le mort est enveloppé dans un linceul et déposé dans un caveau au sol de terre, aux parois de ciment et à la dalle de marbre. Il y a huit caveaux de ce genre dans le village. Au bout de trois ans, on ouvre le caveau pour faire place au suivant ; les ossements sont relevés, lavés au vin, et portés dans une chapelle du cimetière où sont gardés les restes de la famille. Des messes à la mémoire du défunt sont dites le troisième, le neuvième et le quarantième jour après un décès.
Laver les ossements au vin, et le cycle de mémoire du troisième, neuvième et quarantième jour, sont l’un et l’autre des usages orthodoxes.
Skalados est un village catholique. Kato Kleisma aussi. Une paroisse de rite latin qui garde ces observances ne suit pas Rome. Elle suit l’île.
C’est la couture du chapitre xix qui affleure là où personne ne la cherche. En surface, ces villages sont catholiques – des paroisses latines, un archevêque latin, les processions de la Fête-Dieu, le Rosaire. En dessous, au moment d’une mort, ils font ce que font leurs voisins orthodoxes.
La supposition naturelle, c’est un héritage vénitien – la hantise de la maladie et le manque de terrain d’une ville de lagune, exportés dans ses possessions. C’est une bonne supposition, et les dates la démolissent.
L’autre explication courante veut que les îles n’aient pas eu de bois pour les cercueils. Pas une source ne relie l’enterrement en linceul, où que ce soit dans les Cyclades, à une pénurie de bois ; Turner, en 1814, décrit les villages de Tinos comme « entourés des bois les plus riches » ; et le mobilier même de la pratique est tout le contraire de l’improvisé – le caveau, la dalle et l’ossuaire sont de maçonnerie, dans la pierre et le marbre dont l’île abonde. La pénurie improvise. Ce qu’on trouve ici est bâti.
“surrounded by the richest woods”
C’est la place. Huit caveaux à Skalados ; trois ans ; et puis de la place pour le suivant. Le village orthodoxe de Mochos, en Crète, fait de même, et son prêtre en donne lui-même les raisons, ouvertement : une décomposition plus rapide, un cimetière d’environ cent soixante-dix emplacements, et le précédent monastique.
Le droit grec est bâti autour de la pratique, non contre elle. Les tombes sont tenues en concessions renouvelables de trois ans ; la niche d’ossuaire a une taille légale – trente centimètres sur trente sur cinquante-cinq ; et chaque cimetière doit avoir un χωνευτήριο, un dépôt commun pour les ossements que nulle famille ne réclame.
C’est un pays dont les lois tiennent pour acquis qu’une tombe est une étape dans un processus, et non une adresse permanente.
| Où | La règle |
|---|---|
| Tinos | Enterrement en linceul ; les ossements relevés au bout de trois ans, lavés au vin, gardés dans l’ossuaire de la famille |
| La Grèce, par la loi | Des concessions renouvelables de trois ans ; des niches d’ossuaire de taille légale ; un dépôt commun dans chaque cimetière |
| L’Italie, aujourd’hui | Exhumation obligatoire au bout de dix ans – un décret présidentiel de 1990 |
| Venise, aujourd’hui | Les tombes de San Michele concédées pour douze ans |
| La France | Chaque commune est tenue par la loi d’entretenir un ossuaire |
| Paris, 1786 | Le cimetière des Innocents – aux fosses communes de quinze cents corps empilés – fut vidé dans les Catacombes |
| Paris, 1801 | Le cercueil devient obligatoire |
La question n’est donc pas de savoir pourquoi Tinos exhume ses morts. C’est de savoir pourquoi la France a cessé.
Et la réponse, c’est que la France a cessé très récemment, pour des raisons de santé publique et d’ordre municipal venues avec la Révolution et l’Empire – et que la pratique que cette île a gardée est l’ancienne pratique européenne, non une particularité orientale.
Une famille de Kato Kleisma qui trouverait étrange l’enterrement tinien le mesurerait à une convention française vieille de deux cents ans environ. Mesuré aux mille années d’avant, c’est Paris qui a changé d’avis.
Il vaut la peine de dire ce que la coutume apporte à ceux qui la gardent, car l’explication pratique donnée plus haut n’en est pas le tout.
Un enterrement, dans ce système, n’est pas un événement mais deux, séparés par trois ans. Il y a les obsèques, dans les jours du choc. Et puis il y a une seconde occasion, quand la famille se rassemble de nouveau, à distance de la mort, et tient elle-même les ossements entre ses mains.
Quoi qu’elle soit d’autre, c’est une structure qui oblige une famille à se retrouver trois ans plus tard et à faire ensemble quelque chose de difficile. Ce qui est, une fois de plus, le motif que ce livre ne cesse de rencontrer.
Quatrième partie
Ce que les étrangers ont écrit des Tiniens et ce que les Tiniens disent d’eux-mêmes ; les chiffres, plus étranges qu’ils n’en ont l’air ; le travail, et le départ ; la France ; les noms ; le Kato Meri ; et une famille qui en est.
xxiii
Οἱ Τηνιακοί
i Tiniakoí – i ti-nia-KI – les Tiniens
Quatre voyageurs, sur deux cents ans, disent la même chose de cette île – et trois d’entre eux le disent en comparant, à l’aune de tous les autres endroits où ils étaient passés. Mais pas un ne décrit un caractère. Ils décrivent des terrasses, de la soie et une feuille d’impôt.
Les livres sur les îles grecques vous disent volontiers que les gens y sont chaleureux, hospitaliers et travailleurs. C’est presque toujours vrai, et cela n’apprend presque jamais rien. Ce chapitre prend donc un chemin plus étroit : qu’ont écrit ceux qui sont réellement venus ici, et ont-ils dit de Tinos quelque chose qu’ils n’ont pas dit aussi de ses voisines ?
« Les habitants de Tine sont mieux lotis qu’aucun autre insulaire, ne payant aux Vénitiens que leur dîme. Ils font grande quantité de soie et de vin, mais n’ont ni blé ni bois pour subsister un mois, et s’en fournissent dans les autres îles. »
“The Inhabitants of Tine are better to pass than any other of the Islanders, paying only their tenths to the Venetians. They make great quantitys of Silk and Wine, but have not corn nor wood to subsist a month, being supplyed from other Islands.”
C’est la plus ancienne affirmation explicitement comparative sur cette île, et elle mérite d’être lue deux fois – parce que la cause que donne Randolph n’est pas une vertu. C’est un régime fiscal. Les Tiniens sont mieux lotis parce qu’ils ne paient que la dîme.
Randolph n’est pas un flatteur non plus. Quatre pages plus loin, sur Mykonos : « La plupart des habitants sont corsaires… et laissent leurs femmes à leur propre discrétion et à la civilité des étrangers. » Même homme, même voyage, même livre. Le jugement sur Tinos a un sens parce que le jugement sur Mykonos se lit à côté.
“Most of the Inhabitants are Privateers… leaving their women to their own discretion, and the Civility of strangers.”
« Elle a 60 milles de tour… pleine de montagnes pelées mais la mieux cultivée de l’archipel. »
Un superlatif, sous la plume du voyageur le plus méthodique de l’Égée de son siècle, et – cela compte – d’un botaniste de métier. Tournefort était qualifié pour juger une culture comme presque personne d’autre parmi ceux qui ont écrit sur ces îles.
« …nous vîmes de beaux villages sur les hauteurs, entourés des bois les plus riches : chaque pouce de terre semblait cultivé (et l’est, comme on me l’apprit par la suite) – un rare exemple d’industrie dans ces contrées. »
“…we saw some beautiful villages on the heights, surrounded by the richest woods: every inch of ground seemed (and, as I was afterwards informed, is) cultivated, a rare instance of industry in these countries.”
Non pas les Tiniens sont industrieux, ce qui serait un adjectif, mais un rare exemple d’industrie dans ces contrées – ce qui est une comparaison, faite par un homme qui en avait vu beaucoup.
Les montagnes sont en terrasses « presque jusqu’aux sommets… ce qui témoignait d’un immense travail employé à leur construction ».
“…almost to the mountain-tops… which gave evidence of vast labour employed in their construction.”
C’est ce qui oblige ce chapitre à rester honnête. Randolph attribue l’état de l’île à l’impôt. Tournefort l’attribue à la soie – seize mille livres par an, la richesse de l’île. Tozer l’attribue aux murs. Seul Turner emploie le mot industrie, et il l’emploie en étranger qui compare un endroit à un autre.
Randolph nomme la cause et s’en tient là. Le médecin de l’île, cent vingt ans plus tard, décrit la machine – et la première chose à voir, c’est qui la fait tourner. L’impôt est réparti par les insulaires sur eux-mêmes : les δημογέροντες ordonnent à chaque village de préparer sa part, et chaque maisonnée est taxée sur ce qu’elle possède – tant pour une ruche, pour un cheval, une chèvre, une maison, un pigeonnier ; les enfants ne paient rien avant leur quinzième année. C
La contrainte, en temps ordinaire, tient dans un morceau de papier. La maison du mauvais payeur est mise sous scellés – une bande de papier fixée à la cire molle, le cachet étant souvent une pièce de monnaie, le παρά, qui vaut trois centimes de France – et Zallony note ce qui étonne : les anciens ne disposent d’aucune force armée, et l’on obéit. Quand on n’obéit plus, l’île a son alarme à elle – la cloche, reprise de village en village, de sorte qu’en un instant l’alerte a couru toute l’île. Alors Constantinople envoie l’autre face de la machine : un vaivode, « espèce de fermier qui en payant d’avance la moitié du tribut acquiert le droit de percevoir ou plutôt de rançonner sans pitié les malheureux habitants », qui s’installe à Kampos, au centre de l’île, et presse jusqu’à ce que – l’image est de Zallony – le ressort comprimé se détende : les insulaires accourent de tous côtés, et l’homme s’enfuit avec son or, laissant l’île plus pauvre et délivrée de lui. Les anciens reprennent leurs sièges, sur le principe que le médecin énonce en latin : minima de malis – de deux maux inévitables, choisir le moindre. C
Et sous tout cela, un privilège. Tinos ne payait aucun droit de douane – « Tine a été dans tous les temps exempte de droits de douane », écrit Zallony – et pour huit λεπτά un Tinien pouvait acheter un papier qui certifiait seulement qu’il était tinien, et voyager avec lui partout dans l’Empire ottoman, exempté du χαράτσι que tout autre sujet du sultan payait, seize francs pour ceux qui portent la robe longue et huit pour tous les autres. Un passeport qui ne disait que le nom de l’île, et cela suffisait.
C Zallony (1809), « Η σημερινή κατάσταση », p. 15-17 de la traduction grecque de 2023. L’éditeur de cette édition ajoute une note qui vaut le chapitre entier : sur les soixante à soixante-dix mille francs que l’île levait chaque année, l’impôt régulier réellement dû à la Porte était d’environ 33 000 γρόσια – le reste était le coût de l’administration que l’île se donnait elle-même. Même le tribut, à y regarder de près, était surtout Tinos payant pour Tinos.
La réputation de cette île est donc une réputation de culture – et la culture, c’est l’aspect que prennent, vus du pont d’un navire qui passe, un impôt léger, une exportation de soie protégée par les termes de 1390, et cent mille murs de soutènement. Le trait vient du terrain et des termes du contrat. Ce n’est pas de la flatterie ; c’est, tout simplement, de l’histoire économique, et donc humaine.
Là où les sources deviennent précises, elles cessent de décrire des sentiments et se mettent à décrire des arrangements. Trois de ces arrangements vont dans le même sens, et aucun des trois ne s’appelle chaleur.
De l’inventaire national grec du patrimoine immatériel : « Quand, après au moins quatre ans, un apprenti achève sa formation, le patron de l’atelier lui remet un petit coffre – κασελάκι – avec un jeu d’outils, une sorte de rituel symbolique qui a lieu devant les maîtres. »
Le chapitre v en donne la mécanique. Le dossier ajoute deux détails qui ont leur place ici : la première étape, celle des basses besognes, servait à apprendre l’ordre et l’obéissance – et l’on disait des maîtres qu’ils retenaient leur savoir à dessein, pour que l’apprenti le trouve par lui-même.
Un contrat d’apprentissage, avec une durée, une cérémonie, un objet matériel et une liste de témoins. Cela se fait encore.
Ministère de la Culture, Inventaire national du patrimoine culturel immatérielLes propriétés, à Tinos, sont petites, dispersées, divisées et redivisées entre les membres de la famille au fil des générations. Sur une île de dizaines de milliers de terrasses, c’est la recette même du procès – et la pratique attestée est l’inverse.
D’une enquête de terrain sur le paysage tinien : « les murs de pierre de chaque propriété ne marquent pas nécessairement une “limite fixe”, puisque des accords verbaux doivent suivre, la plupart du temps. » Les limites contestées sont arbitrées par les anciens du village. Entre voisins, des accords non écrits règlent l’accès, l’entretien des murs et le travail en commun.
Et la consigne qui va avec la terre : « Fais tout ce que tu peux pour ne pas vendre ta terre, mais transmets-la aux suivants. »
Maria Vidali, sur le paysage et la communauté à TinosÀ Ktikados, le lundi de Pâques, un repas commun porte le nom de Τραπέζι τῆς Ἀγάπης, la Table de l’Amour. Une cloche à midi ; une grande table de pierre dans la salle sous l’église ; soupe de bœuf et viande rôtie avec des pommes de terre, du fromage, de la louza et des œufs rouges, préparés par les femmes du village ; le prêtre chante trois fois Christos Anesti.
Et une règle : « Ceux des villageois qui ont eu des désaccords, des différends ou des tensions au cours de l’année écoulée doivent d’abord se réconcilier » avant de pouvoir s’asseoir côte à côte.
Son origine est disputée – un récit la fait remonter aux confréries orthodoxes formées sous Venise au XVIe siècle, un autre la dit bien plus ancienne. La coutume ne fait pas de doute ; son histoire, telle qu’on la raconte, n’est pas une preuve.
Quelque chose de semblable est attesté à Tripotamos, où les chefs de famille et le prêtre apportent chacun leur pain et leurs couverts, et où l’hôte fournit tout le reste.
Un contrat d’apprentissage, une négociation et une réconciliation. Ce que les trois ont en commun n’est pas la chaleur mais l’obligation exigible – trois institutions pour tenir les promesses dans un lieu où tout le monde est parent, où la terre est divisée à l’infini et où une grande part des hommes en âge de travailler sont au loin.
Très peu de choses sont écrites, et ce qui l’est vient de gens qui parlent de leurs chapelles plutôt que d’eux-mêmes. Quatre d’entre eux, sans lien entre eux, interrogés en 2025 :
« Cette tradition et cette coutume qui nous relient entre membres de la famille font partie de notre identité. Je suis pleinement décidée à les entretenir et à les transmettre à mes enfants. » – Ioanna Krikelli, à propos d’une chapelle du XVIIe siècle
« C’est notre responsabilité avant tout, cela se transmet de génération en génération, comme un héritage. » – Nicoleta Nazou
« Le christianisme a des aspects religieux, mais aussi des aspects culturels. Il rassemble beaucoup de gens. Je veux que cela continue. » – Giannis Kafantaris, 26 ans
« Tout cela contribue à former un sentiment de communauté. Dans ces petites chapelles, on devient le frère de tous les autres. » – le père Markos Foskolos, prêtre sur cette île depuis cinquante ans
Remarquez ce qu’aucun d’eux ne dit. Ni hospitalier, ni travailleur, ni chaleureux. Tous les quatre disent une même chose, et ce n’est pas celle-là : responsabilité, héritage, transmettre, faire durer. L’héritage comme obligation. C’est une image de soi, elle est constante chez quatre personnes qui n’ont rien à voir entre elles, et ce n’est pas celle des brochures.
Le chapitre xiii tient les comptes : la première terre pour ceux qui s’échappaient des galères – appréciée de Venise en partie parce que les évadés comblaient son manque de matelots – et, selon les mots de son propre recteur, une île qui prit goût à la piraterie et le garda. L’île qui recueillait les évadés et armait les corsaires est l’île dont ce chapitre décrit le caractère.
La question mérite d’être posée, et la réponse honnête est négative. Tozer, qui note que les catholiques sont plus de la moitié de la population, ne relève aucune friction et n’établit aucun contraste. Randolph ne distingue les deux que par la géographie. Et l’étude de référence sur les catholiques et les orthodoxes de la Tinos du XVIIIe siècle est une histoire d’institutions – évêques contre missionnaires, juridiction, préséance dans les processions – sans caractérisation de tempéraments différents, et sans partage de la richesse ni des métiers selon la confession.
Deux raisons de structure expliquent qu’aucun stéréotype ne se soit formé. La première est qu’à Tinos, ce sont les paysans qui devinrent catholiques, et pas seulement les seigneurs. Dans les autres îles franques, le catholicisme fut la religion d’une aristocratie féodale de conquérants ; ici, il gagna toute la population rurale. La confession ne recoupa jamais la classe, et il n’y eut donc pas de minorité catholique seigneuriale à qui en vouloir.
La seconde contredit une affirmation faite ailleurs dans ce livre, et il vaut la peine de l’admettre. Le récit officiel de la tradition du marbre attribue une part de son épanouissement à l’aisance de l’Église catholique avec la sculpture figurée. Mais les deux centres du métier, Pyrgos et Ysternia, sont des villages orthodoxes. Les deux choses peuvent être vraies en partie – une demande catholique à un bout de l’île, servie par des sculpteurs orthodoxes à l’autre – mais l’explication, telle qu’on la donne d’ordinaire, est pour le moins incomplète.
Là où un conflit confessionnel est attesté, il est politique et il est daté : 1821–23, et il porte sur l’impôt et l’allégeance, non sur le caractère. Il fut clos par les cinq mots de juin 1823 que le chapitre xix rapporte – la nation est une chose, et la religion une autre.
Tout ce qui précède relève de la preuve. Ce qui suit est une opinion, et c’est la mienne.
Je dois dire d’où je regarde. J’ai grandi dans le sud de la France, à Saint-Paul-de-Vence. Je suis culturellement français. Ce que j’ai de Tinos m’est venu par l’autre côté, et le résultat est que je regarde cette île d’un point situé quelque part entre les deux – pas tout à fait français, pas tout à fait grec, et probablement mieux placé pour cela, parce qu’on voit un lieu le plus nettement quand on en est à moitié dehors.
Vu de France, voici ce que je peux proposer de plus approchant. Les Tiniens sont ce que nous, Français, reconnaîtrions comme des Corses – et des Corses au carré.
Prenez-le pour le compliment et pour l’avertissement qu’il veut être, parce qu’il vaut dans les deux sens.
D’un côté, il y a une bonté que je n’ai pas souvent rencontrée ailleurs, et un sens de la famille qui n’est pas un sentiment mais une pratique. Ici, on n’est jamais seul. Si quelque chose tourne mal – un hôpital au milieu de la nuit, le genre d’urgence qui vous laisse debout dans un couloir à quatre heures du matin – les vôtres viennent, et ils restent, et personne ne discute pour savoir s’ils viendront. Et il y a la table. Les Tiniens aiment s’y asseoir ensemble, et ce n’est pas un divertissement. C’est une part de la vie, et une part de ce qu’ils sont.
De l’autre côté, ce sont des gens d’île, et des durs. Le mot juste est insulaire, et il dit les deux choses à la fois – de l’île, et fermé. Il y a ici une fierté très forte, et je dirais parfois trop forte.
Mais je ne parviens pas à le leur reprocher. Nous vivons une époque qui perd ses valeurs, ses liens familiaux et une bonne part de son tissu social, et ces gens-là n’ont pas perdu les leurs. Peut-on le leur reprocher ? Je ne peux que les en louer.
Une observation venue de l’extérieur de la famille, donnée parce qu’il se trouve qu’elle tombe juste. Les trois habitudes exposées plus haut – l’apprentissage qui s’achève par un coffret d’outils remis devant témoins, la limite du champ qui est une conversation renouvelée avec le voisin et arbitrée par les anciens, la table de Pâques où l’on ne s’assied pas avant d’avoir fait la paix – sont toutes, au fond, la mécanique d’une même chose. Ce sont des manières de s’assurer que l’obligation entre les gens reste exigible.
Ce qui est la forme institutionnelle de « on n’est jamais seul ». Et la même mécanique, vue sous un angle décalé d’un degré ou deux, c’est la fierté, et la fermeture, et la longue mémoire des querelles, que seule une règle, à la table de Pâques, parvient à apaiser. C’est un seul trait. Les voyageurs ont vu les terrasses et ont appelé cela industrie ; un Français qui regarde depuis Saint-Paul-de-Vence appelle cela corse ; et ce que c’est en réalité, c’est un petit pays où tout le monde est parent, où la terre est divisée au-delà de tout compte, où la moitié des hommes ont toujours été au loin, et où la seule chose qui tienne tout cela ensemble est que les gens tiennent parole.
xxiv
Ἀπογραφή
apografí – a-po-gra-FI – le recensement, littéralement la mise par écrit
Compter les Tiniens est plus difficile qu’il n’y paraît, et la difficulté est ce qu’il y a d’intéressant. Les registres d’église et les rôles d’impôt se contredisent par construction. Et le recensement moderne pose deux questions distinctes – où vivez-vous, et d’où êtes-vous – auxquelles, sur cette île, on ne répond pas la même chose. Cet écart, c’est la diaspora, mesurée.
Il n’y eut pas de recensement au sens moderne avant que l’État grec n’en fît un. Ce qui existe pour le XVIIIe siècle, ce sont deux séries parallèles d’écritures, tenues par deux autorités qui attendaient du chiffre des choses opposées.
L’archevêché catholique comptait des âmes, parce que les âmes étaient son affaire, et un évêque qui rend compte à Rome n’a aucune raison de sous-estimer ses ouailles. Le Trésor ottoman comptait les hommes imposables de douze à soixante ans, parce que c’était cela qui pouvait être taxé, et chaque communauté de l’empire avait toutes les raisons de faire paraître ce nombre aussi petit qu’il pouvait l’être.
Les registres ottomans donnent environ 3 025 têtes imposables de douze à soixante ans, puis, plus tard dans le siècle, 2 217 et 2 195 – ce dernier expressément un compte de foyers : 2 195 familles, dont 850 catholiques. Tous paraissent impossiblement petits à côté d’une population catholique qui, à elle seule, atteint cinq mille.
Une première version de ce livre multipliait les 3 025 par quatre ou cinq, au motif qu’un homme imposable représente un foyer, et arrivait à un chiffre qui coïncidait presque exactement avec les registres d’église. C’était faux, et il vaut la peine de dire pourquoi, parce que c’est l’erreur la plus séduisante de tout ce sujet. Un rôle de capitation des hommes de douze à soixante ans est un compte de têtes, non de foyers. Le multiplier par un facteur de foyer, c’est compter deux fois les mêmes hommes. Et pendant la plus grande partie de l’écriture de ce livre, les 3 025 n’étaient datés dans aucune des sources qui les portaient. Dimitropoulos les date : 1715, le compte fait à la conquête même, sous le tahrir d’Ibrahim pacha. Les deux jeux de registres ont donc enfin leurs années – en 1715, les nouveaux maîtres comptèrent 3 025 têtes imposables, et en 1716 un prêtre compta vingt-trois mille âmes. Les deux ne se contredisent pas. Ce sont deux instruments qui font deux travaux différents, l’un comptant ce qui pouvait être taxé, l’autre comptant tout le monde ; la seule erreur est l’ancienne, celle de multiplier le premier pour rejoindre le second.
Les deux autorités comptaient des choses différentes, dans des unités différentes, pour des raisons différentes, et la position honnête est qu’on ne peut pas les réconcilier de l’extérieur. Tout chiffre de population historique dans ce livre doit se lire ainsi – y compris ceux qui s’accordent.
La série ci-dessus est celle de l’île, et pendant la plus grande partie de l’écriture de ce livre, c’était ce qu’il contenait de plus faible. Il existe une série de village qui vaut mieux encore, et elle vaut mieux précisément parce qu’elle est petite.
L’association du village de Volax a publié la population de son propre village à chaque compte connu, de 1756 à 2021, compilée d’après les archives de l’archevêque catholique, le registre paroissial – intitulé, en italien, le Libro Maestro di Vulacus –, les registres de l’ancienne commune de Sostheniou–Peraias à partir de 1855, et les recensements de l’État à partir de 1879. B une association de village qui transcrit des archives, non une édition critique – mais les archives qu’elle nomme sont réelles, nommées, et catholiques
La série insulaire du XVIIIe siècle, dans ce chapitre, porte des comptes en 1756, 1772, 1782 et 1793. La série de Volax, compilée indépendamment et d’après les mêmes archives de l’archevêché, porte des comptes en 1756, 1772, 1783 et 1793.
Trois des quatre années coïncident exactement, et la quatrième est décalée d’un an. Quand cette vérification fut faite, la série de l’île n’arrivait encore à ce livre que par un seul site web peu fiable – il importait donc qu’une association de village, travaillant sur les mêmes archives, montrât indépendamment que c’étaient là de vraies années de compte dans un vrai registre catholique. La compilation a depuis mis des noms sur ceux qui ont compté, et les deux confirmations se tiennent désormais côte à côte.
Un village d’une centaine d’âmes dans une population catholique insulaire de quatre à cinq mille, cela fait deux pour cent, et cela reste deux pour cent sur quatre comptes espacés de quarante ans. Cohérent. Pas une preuve.
Et il existe une seconde série de villages, tirée des mêmes archives, qui comble le vide que laisse la première. Le graphique de Volax, ci-dessus, n’a rien entre 1793 et 1835, parce que personne n’a compté le village ces années-là. Les registres catholiques en comptèrent d’autres. Cité d’après l’étude de Foskolos sur les recensements – celle qui n’est pas en ligne – par un historien qui la cite page par page : B
| Village | 1793 | 1835 | Sur les quarante-deux ans |
|---|---|---|---|
| Kellia (aujourd’hui Kalloni) | 403 | 541 | +34% |
| Komi | 386 | 436 | +13% |
| Aetofolia | 181 | 171 | −6% |
| Karkados | 93 | 179 | +92% |
Deux choses en découlent. La première est que l’intérieur catholique croissait, et ne rétrécissait pas, à travers la révolution – ce qui est l’inverse de ce que montre la série de l’île en tête de ce chapitre, et une raison de plus de ne pas s’y fier. La seconde touche de plus près : Kalloni et Komi, en 1793, comptaient à elles deux près de huit cents personnes. Leurs populations résidentes en 2021 sont de 192 et de 203. A Les villages du chapitre xxviii abritaient, il y a deux cent trente ans, deux fois plus de gens qu’aujourd’hui.
Tinos fut un temps, et de loin, l’île la plus peuplée des Cyclades. Un chiffre de vingt-huit mille circule dans les écrits grecs de vulgarisation, face à une Naxos qui n’aurait pas dépassé six mille. Il n’est pas repris ici comme un chiffre établi. Ce livre a d’abord cru le chiffre introuvable ; la compilation l’a corrigé, et la vérité vaut mieux qu’un mystère. Pasch van Krienen écrivit « environ 28 000 » en 1770 – et Krienen est le plus joyeux gonfleur de chiffres de tout l’Archipel. Le mémoire de Capodistria de 1828, écrit pour persuader l’Europe que la Grèce méritait son indépendance, donne le même chiffre pour la veille de la révolution. Un gonfleur et un avocat : à eux deux, ils expliquent d’où vient le nombre que toutes les tavernes connaissent – et pourquoi il se tient quarante pour cent au-dessus des vingt mille auxquels les témoins oculaires reviennent sans cesse. L’affirmation relative – que Tinos était la plus peuplée – repose sur le témoignage des voyageurs, ci-dessous. Elle n’a pas besoin d’être sauvée par le chiffre rond d’un avocat.
Ce que le dossier contient, en revanche, ce sont quatre témoins oculaires nommés qui, sur cent vingt-sept ans, disent la même chose.
| Année | Qui | L’île |
|---|---|---|
| 1687 | Bernard Randolph, The Present State of the Islands in the Archipelago, Oxford, p. 9 – « plus de trente villages… et plus de 20 000 âmes », dont « la plus grande part sont catholiques romains » (“above thirty Villages… and above 20000 souls”, “the greatest part are Roman Catholicks”) | ~20 000 |
| 1782 | Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce – « près de 20 000 habitants… répartis dans 60 villages ou hameaux » | ~20 000 |
| 1809 | Zallony, Voyage à Tine, Paris – «περί τους 23 με 25.000 κατοίκους» : environ 23 à 25 000 habitants, et, écrit-il, la plus florissante et la plus densément peuplée des îles de l’Archipel. Un Tinien, né à Krokos en 1782, qui écrit à Paris, en français, un livre sur sa propre île. | 23–25 000 |
| 1814 | William Turner, Journal of a Tour in the Levant I, p. 411 – « soixante-quatre villages, et 20 000 habitants » (“sixty-four villages, and 20,000 inhabitants”) | 20 000 |
A Randolph et Turner, lus mot à mot sur les pages imprimées. Choiseul-Gouffier, de seconde main, C. Zallony, lu en entier dans la traduction grecque de 2023 publiée par l’association de son propre village («Οι Φίλοι του Κρόκου»), p. 15 ; le français de 1809 reste la référence de citation. B
Une réserve, et elle compte. « Environ vingt mille », trois fois en cent vingt-sept ans, c’est un consensus de voyageurs, non trois mesures : les voyageurs se lisent les uns les autres, et un chiffre rond déjà imprimé est la chose du monde la plus facile à répéter. C’est exactement pourquoi la quatrième voix compte le plus – le natif va plus haut, non plus bas. Zallony, qui n’avait besoin de copier personne au sujet de sa propre île, écrivit 23 à 25 000. Un chiffre copié s’accorde ; un chiffre indépendant diffère.
D. Dimitropoulos, de la Fondation nationale hellénique de la recherche, qui a compilé les témoignages de population conservés pour chaque île de l’Égée, énonce la position pour celle-ci sans détour :
Les témoignages convergent : au XVIIe siècle, sa population dépassait dix mille habitants, tandis qu’au XVIIIe siècle et jusqu’à la fondation de l’État grec elle approchait vingt mille. A
Évalué par les pairs, bâti sur les documents, et reposant sur les deux études que ce livre désirait le plus – les cinq siècles de recensements de Foskolos, et le volume de témoignages de Dimitropoulos lui-même. L’ordre de grandeur tient donc sur deux corps de preuves indépendants : l’île comptait environ vingt mille habitants, et la série en tête de ce chapitre est celle des catholiques qu’elle contenait.
Et les archives derrière cette phrase contiennent une chose qu’aucun voyageur n’a jamais produite : un recensement. En 1663, au milieu de la guerre de Crète, l’île fut comptée tête par tête – 7 548 personnes : 3 603 hommes et 3 945 femmes ; parmi les hommes, 1 009 garçons de moins de douze ans, 2 174 hommes en âge de travailler, 295 au-delà de soixante ans. A C’est le plus ancien compte de Tinos qui mérite ce nom – et l’excédent des femmes sur les hommes, sur une île qui envoyait déjà ses fils en mer et à Smyrne, c’est tout le chapitre xxv dans une seule ligne de chiffres.
Turner se contredit aussi, et ce livre préfère le dire : à la page 100, décrivant le voyage aller de 1812, il écrit que l’île contient « environ 66 villages ». Soixante-quatre est son chiffre réfléchi, celui que le compte moderne rejoint, mais ce n’est pas le seul qu’il ait donné.
“the island contains about 66 villages”
Un document saisit l’île à la veille de la tempête, et de nouveau une fois qu’elle est passée. Une feuille statistique française de 1856, qui tabule la Grèce δήμος par δήμος, porte des chiffres appariés pour 1821 et 1832 – la seule vue que ce livre ait trouvée de la géographie intérieure de l’île à travers la guerre.
| Δήμος | 1821 | 1832 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Τήνου – la ville et sa couronne | 7 796 | 5 847 | −25% |
| Πανόρμου – Pyrgos et le nord du marbre | 4 050 | 4 300 | +6% |
| Περαίας – le Kato Meri ; le δήμος de cette famille | 5 000 | 3 800 | −24% |
| Σωστενίου – Ysternia et l’ouest | 2 450 | 2 280 | −7% |
| L’île | 19 296 | 16 227 | −16% |
B « Renseignements statistiques sur la Grèce », feuille du 4 mars 1856, via K. Komis, Ιστορική δημογραφία του νεοελληνικού χώρου (2002) ; reproduite dans Dimitropoulos, p. 235–236. Une seule chaîne, imprimée une génération après les faits – lisez la forme, pas le dernier chiffre.
Lisez les lignes du milieu côte à côte. Le δήμος de la ville perdit un quart de ses gens au cours de la décennie, et Peraia aussi – le δήμος des trois villages de cette famille, où vingt-neuf personnes de ce nom seraient comptées en 1875. Seul le nord du marbre grandit. Et le chiffre de Peraia s’accorde mal avec les comptes paroissiaux de ses propres villages – Kellia, Komi, Karkados, tous plus grands en 1835 qu’en 1793. Les deux sources peuvent être honnêtes : un δήμος peut se vider à travers une guerre, et ses villages se remplir après elle. La tension est imprimée ici plutôt que lissée, et l’archiviste qui pourrait la résoudre est celui vers qui ce chapitre ne cesse de revenir.
Deux siècles plus tard, il y a 8 934 résidents dans soixante-quatre localités. Les mêmes villages, le plus souvent les mêmes maisons, avec moins de la moitié des gens.
| Île | v. 1800 | 2021 |
|---|---|---|
| Tinos | ~20 000 | 8 934 |
| Naxos | — | 20 578 |
| Syros | — | 21 124 |
| Mykonos | — | 10 704 |
A pour 2021 (ELSTAT). C pour le chiffre de Tinos vers 1800 (Turner, 1814). Ce qui compte, c’est le renversement : l’île qui avait trois ou quatre fois la population de Naxos en a aujourd’hui moins de la moitié.
Presque tout le déclin est un déclin des villages. Chora – la ville du port, qui existait à peine comme lieu habité avant le XIXe siècle, parce que pendant cinq cents ans la population vécut là-haut, à la forteresse, et dans l’intérieur – abrite aujourd’hui plus de la moitié de l’île.
| Localité | 2021 | Note |
|---|---|---|
| Chora (la ville de Tinos) | 4 936 | 55% de l’île |
| Pyrgos (Πάνορμος) | 382 | le village du marbre |
| Komi | 203 | artichauts ; terre familiale |
| Kalloni | 192 | terre familiale |
| Kato Kleisma | 45 | la maison de la grand-mère |
| Volax | 36 | les blocs de granit |
| Tarabados | 28 | la vallée des pigeonniers |
| Xinara | 18 | siège de l’archevêché catholique |
| Loutra | 17 | les couvents des jésuites et des ursulines |
| Sklavochori | 3 | |
| Total de l’île : 8 934, en 64 localités | ||
A Commune de Tinos, publiant le recensement de 2021. La liste complète des soixante-quatre fait exactement 8 934.
Deux de ces lignes méritent qu’on s’y arrête. Le siège d’un archevêché catholique compte dix-huit habitants. Et le village qui abrita le collège des jésuites et le pensionnat des ursulines – qui prenait des filles d’Athènes, de Smyrne et d’Égypte – en compte dix-sept.
Exombourgo – l’unité administrative qui couvre l’intérieur catholique, les villages sous la forteresse – est la seule partie de Tinos qui perde encore des résidents à chaque recensement : 2 478 → 2 403 → 2 276.
L’île dans son ensemble a grandi à chaque période intercensitaire depuis 2001 : 8 115 → 8 636 → 8 934. L’intérieur n’a eu part à rien de cela.
Un recensement grec enregistre deux populations. La population résidente (μόνιμος), ce sont ceux qui vivent réellement là. La population légale, ou inscrite, (νόμιμος), ce sont ceux qui sont portés sur le rôle de la commune – l’endroit d’où l’on est, qui, pour la plupart des Grecs, est celui d’où vient la famille, et où il faut aller voter.
Presque partout en Grèce, le chiffre des résidents est le plus grand des deux. À Tinos, non.
Ce millier n’est pas une abstraction. C’est l’appartement d’Athènes, le bureau du Pirée, le bateau, le restaurant de Bruxelles, de Johannesburg ou de Sydney – et la maison du village, volets clos onze mois sur douze. Chaque mois d’août, il revient, et pendant deux semaines le chiffre des résidents et le chiffre des inscrits sont le même nombre.
Presque tout désaccord entre deux chiffres publiés pour cette île est un problème de définition, non de fait. Les pièges, dans l’ordre de leur fréquence :
Résidente, légale ou de fait. La statistique grecque manie trois notions de population (μόνιμος, νόμιμος, πραγματικός). Un chiffre cité sans dire laquelle est utilisée n’est pas utilisable.
Île, commune ou éparchie. Historiquement, l’éparchie de Tinos a parfois inclus d’autres îles.
Localité, communauté ou unité communale. Chora, c’est 4 936, 5 111 ou 6 092 selon celle des trois que l’on veut dire. Les trois sont exacts.
Hommes imposables contre âmes. Vu plus haut : un rôle de capitation des hommes de douze à soixante ans est un compte de têtes, non de foyers, et aucun multiplicateur ne transforme l’un en l’autre.
Pyrgos, c’est Panormos. Le village que tout le monde appelle Pyrgos figure dans toute statistique officielle sous son nom officiel, Πάνορμος. Chercher Pyrgos dans le recensement ne donne rien.
Même le nombre de localités est de 61, 62 ou 64 selon la base retenue.
xxv
Ἡ δουλειά
i douleiá – i dou-LIA – le travail
Sur toute image d’une île grecque, il y a un bateau. Tinos est l’exception, et c’est une exception documentée. Cette île a vécu de sa propre surface ; et quand cette surface n’a plus pu nourrir les gens qui y vivaient, ce qui en est parti n’était pas une cargaison. C’était un métier, emporté dans les mains des hommes qui le connaissaient.
L’étude de référence sur les Cyclades du XVIIe siècle dit précisément quelles îles vivaient de la mer. La navigation comptait – comme propriété de navires et, plus encore, comme emploi à bord de vaisseaux étrangers – à Mykonos, à Milos, à Kimolos et à Sifnos.
Tinos n’est pas sur cette liste. Et Tinos était alors, de loin, l’île la plus peuplée du groupe.
Vingt mille personnes sur un rocher de 194 kilomètres carrés, et presque aucune en mer. Elles étaient toutes sur la terre.
Voilà l’explication des terrasses, des cent mille murs, des pigeonniers, du jugement de Tournefort, pour qui c’était l’île la mieux cultivée de l’archipel, et de celui de Turner, pour qui chaque pouce en était cultivé. Ce n’était pas de la vertu. C’était de l’arithmétique : tant de gens, tant de sol, sans autre issue.
Et cela explique l’autre moitié de la phrase de Randolph citée au chapitre xxiii – ni blé ni bois pour subsister un mois, et l’on s’en fournit dans les autres îles. Une population dense, qui cultive en terrasses des produits de vente et qui achète son pain. Ce n’est pas une économie paysanne. C’est une économie marchande.
Exposé au chapitre iv : seize mille livres de soie grège par an au passage de Tournefort en 1700, la richesse de l’île, et un commerce inscrit dans les termes de l’arrangement vénitien. C’est pour cela que l’île était assez riche pour qu’on la dise mieux lotie qu’aucune de ses voisines. La soie s’effaça au XIXe siècle, concurrencée par la production industrielle d’ailleurs, et il n’en reste aujourd’hui que les mûriers.
Le métier est ancien et local. Ce qui est remarquable, c’est la fenêtre courte et intense pendant laquelle il devint une exportation de gens.
Le ministère grec de la Culture date l’expansion avec précision : la tradition tinienne du marbre s’étend à Athènes μετὰ τὸ 1830 – après 1830, c’est-à-dire dès la fondation de l’État grec, qui avait une capitale à bâtir et personne d’autre pour la tailler. D’Athènes, le circuit s’élargit.
1917 – la révolution russe met fin aux économies d’Odessa et de la mer Noire.
1922 – Smyrne brûle, et près de trois mille ans de présence grecque en Asie Mineure prennent fin en un mois. Constantinople suit, lentement, au cours des trois décennies suivantes.
Vers 1885, on comptait, dit-on, environ huit mille Tiniens à Constantinople et trois mille à Smyrne – à eux tous, plus que la population de l’île aujourd’hui. En une génération, ce monde n’existait plus, et tous ceux qui purent en sortir revinrent vers une île qui ne pouvait pas les nourrir, ou continuèrent vers Athènes.
D pour les chiffres de 8 000 et de 3 000, qui viennent de l’histoire locale de vulgarisation et non d’un registre. Ils sont donnés ici parce que l’ordre de grandeur est corroboré par tout le reste – mais ce ne sont pas des comptes.
Il y a eu deux émigrations depuis cette île, et seule la seconde l’a vidée. La première a duré au moins deux cents ans avant que l’État grec n’existe, et elle était circulaire : on partait travailler, on économisait, on rentrait acheter de la terre. La seconde, à partir de 1900 environ, fut définitive. On les raconte d’ordinaire comme une seule histoire. Ce n’est pas une seule histoire, et la planche ci-dessus appartient à la première.
La récolte de l’île nourrissait l’île cinq ou six mois par an. Ce n’est pas l’impression d’un voyageur – c’est un constat qui revient, presque dans les mêmes mots, du rapport vénitien de 1630 à un visiteur britannique de 1813, en passant par un document dressé en 1700 par les πρόκριτοι de l’île eux-mêmes. A
Tout ce chapitre découle de cette phrase. Une population dense sur un rocher qui la nourrit la moitié de l’année a deux choix : bâtir plus de terrasses, ou pousser les siens à partir. Cette île a fait les deux, pendant trois cents ans, puis elle est arrivée au bout du premier.
| Année | Qui | Ce qu’ils ont écrit |
|---|---|---|
| 1655 | Thévenot | La surpopulation force les insulaires à chercher fortune dans les villes – Smyrne et Chios. |
| 1768 | von Riedesel | Hommes et femmes servent comme domestiques dans la capitale ottomane, à Smyrne et dans les autres échelles du Levant ; les autres gagnent leur vie sur les navires et les caïques. |
| 1770 | Pash di Krienen | Beaucoup de Tiniens dans les ports de l’Égée, dans les maisons des Européens qui y sont établis. |
| 1782 | Choiseul-Gouffier | Les dessine. La planche ci-dessus. |
| v. 1800 | Olivier | À Chios et à Smyrne, des femmes et des hommes de Tinos travaillent la soie. Et le rythme des départs, plus bas. |
| 1809 | Zallony – un Tinien | Il n’y a pas une famille sans un des siens au loin – et le reste de ce qu’il écrit est donné en entier juste en dessous. |
| 1814 | Turner | Douze cents Tiniens vivent à Constantinople et à Smyrne. Les hommes sont les cuisiniers les plus habiles et les femmes les servantes les plus réputées de tout l’Orient – et les Français n’engagent presque personne d’autre. vol. i, p. 405 – six pages avant le compte des villages cité au chapitre xxiv. |
| 1820 | Fuller | Sur l’île à la veille de la révolution : la majorité des habitants avaient passé leur jeunesse comme domestiques à Smyrne et à Constantinople. |
Réunis par D. Dimitropoulos, de la Fondation nationale hellénique de la recherche, chacun avec son édition et sa page. A
La ligne de Zallony dans ce tableau mérite d’être lue en entier – parce que le livre d’où elle vient est aujourd’hui sur l’étagère de cette famille, acheté dans une librairie de Tinos, dans la traduction grecque publiée par l’association de son propre village. Ce que le médecin écrivit en 1809, c’est tout le mécanisme de ce chapitre d’un seul trait :
La plupart des Tiniens voyagent, et il n’est pas de famille qui n’ait quelques-uns des siens à l’étranger. Mais ils aiment le lieu de leur naissance, et ils y reviennent toujours. Aux contrées les plus fertiles, les plus riches, les plus fleuries, ils préfèrent leur îlot sec, leurs montagnes arides. Quand ils ont acquis de quoi vivre avec quelque aisance, ils reviennent dans leur île pour ne plus la quitter, et ils achètent des terres – et c’est pour cela que la terre y est fort chère. Une jeune fille née d’une bonne famille n’accepte guère de se marier hors de l’île ; et même si elle part, elle ne vend jamais l’héritage de ses pères, mais le garde avec amour, pour y revenir un jour.
B Zallony, Voyage à Tine (1809), lu dans la traduction grecque de 2023 (Σύλλογος «Οι Φίλοι του Κρόκου»), p. 49–50 ; l’original français reste la référence de citation. La terre rendue chère par ceux qui rentrent, en 1809, c’est la boucle de la προτίμηση de ce chapitre – décrite par un témoin oculaire deux siècles avant l’argument.
Et les premières à partir furent des femmes. C’est la partie qui renverse l’image habituelle, et elle relie ce chapitre au chapitre iv. Les femmes de Tinos, qui travaillaient la soie de l’île, s’étaient spécialisées dans le tricot de la soie – avant tout les bas, connus en Europe pour leur solidité. C’est un savoir-faire, acquis à la maison, dans un métier qui avait un marché à l’exportation. À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, elles se mirent à partir avec lui, beaucoup d’entre elles voyageant seules, pour Smyrne, Constantinople et Thessalonique. A
Ce pour quoi on les engageait n’était pas la soie. C’était le service – et leur réputation était précise : fiables, honnêtes, et particulièrement soucieuses de propreté. Deux autres choses les aidaient, et toutes deux sont le sujet de ce livre. Beaucoup étaient catholiques. Et cinq siècles de Venise les avaient rendues familières de la manière dont vivaient les Européens de l’Ouest. Pour une maison française ou italienne de Smyrne, une jeune catholique de Tinos qui savait à quoi sert une fourchette et à qui l’on n’avait pas à apprendre le calendrier valait plus qu’une fille de n’importe où ailleurs dans l’Égée. A
Olivier compta les bateaux, vers 1800.
Un navire quittait Tinos pour Smyrne tous les dix à quinze jours, chargé de domestiques. Un par mois pour Constantinople. Un par an pour Thessalonique. A Et après quelques années de travail, les femmes revenaient dans l’île pour se marier. Ce dernier point fait toute la différence entre la première émigration et la seconde.
En 1835, le consul de Grèce à Smyrne, Theodoros Xenos, enregistra les membres des corporations de la ville venus de Grèce. La même année, l’Église catholique du lieu comptait 1 303 Tiniens à Smyrne. A
Sur les 73 Grecs de la corporation des charpentiers, 62 venaient de Tinos. Les soixante κουντουράδες – les faiseurs de souliers bas – étaient tous tiniens, comme l’étaient bon nombre des cordonniers, qui formaient une corporation à part. Les tailleurs de marbre étaient nombreux aussi, mais leur installation dans la ville ne devint massive que plus tard, dans la seconde moitié du siècle : c’est l’émigration décrite sous 2 · Le marbre ci-dessus, et non celle-ci.
Dans l’autre capitale, la trace est un registre des décès. Entre 1800 et 1855, 17,48 pour cent des paroissiens enterrés depuis Santa Maria Draperis, à Constantinople, venaient de Tinos – un enterrement catholique sur six, dans une paroisse de la capitale impériale, pour une île de vingt mille habitants. A
Pourquoi ces métiers, et pas d’autres ? L’explication évidente, c’est que la conquête ottomane de 1715 chassa les gens, et c’est celle que donnent les anciennes histoires tiniennes. Dimitropoulos la rejette, et sa raison est meilleure. L’émigration était déjà importante au XVIIe siècle, et elle allait vers le territoire ottoman, non dans la direction opposée – ce ne pouvait donc pas être une fuite. Ce que 1715 a fait cesser, c’est autre chose : la Tinos vénitienne était une forteresse, et une forteresse a besoin de métiers de ville. Charpentiers, cuisiniers, cordonniers, domestiques – les savoir-faire d’une garnison et de la maison d’un gouverneur. Après 1715, l’île devint une île ottomane parmi d’autres, l’appareil fut démonté, et la demande pour ces métiers disparut ici alors qu’elle continuait à Smyrne. Les gens n’ont pas fui. Leur travail est parti, et ils l’ont suivi. B l’argument d’un historien, tiré des preuves – non un document.
Et il y a là une boucle qui explique les terrasses autant que les départs. Les émigrants qui avaient économisé achetaient de la terre au pays, ou agrandissaient ce qu’ils avaient. Combiné à la coutume insulaire de la προτίμηση – la préemption, le droit des parents et des voisins d’acheter les premiers –, cela poussait le prix de la terre vers le haut. Si bien que certains hommes empruntaient pour acheter, puis devaient émigrer de nouveau pour rembourser l’emprunt. La terre de l’île et le départ loin de l’île se finançaient l’un l’autre. B
Tout ce qui précède est de la structure. Voici ce que c’était réellement, et cela survit parce que trente-quatre personnes qui ne savaient pas écrire leur nom firent dresser une pétition pour elles.
L’Ἅγιος Σπυρίδων, un petit brick appartenant au capitaine Giannoulis Matthaios, de Pyrgos, quitta Smyrne sous pavillon russe, non en convoi, mais en se tenant, par sûreté, tout près d’un convoi, sur sa droite. Le mauvais temps le fit relâcher à Kamari, sur le côté abrité de Chios, face à la côte d’Asie Mineure. À bord, outre l’équipage, se trouvaient trente-sept passagers, hommes et femmes de Tinos, qui avaient travaillé sur cette côte et rentraient chez eux.
Au milieu de la nuit, deux barques de pirates venues de Karlovasi, à Samos, vinrent le long du bord. Elles prirent le navire et sa cargaison, mirent les passagers à terre et – le mot de l’époque est le bon – les dépouillèrent.
«κατεγύμνωσαν καὶ ἡμᾶς ἀνιλεῶς καὶ ἀπανθρώπως μέχρι καὶ τῶν ἐλαχίστων φορεμάτων μας»
Ils nous dépouillèrent nous aussi, sans pitié et sans humanité, jusqu’au moindre de nos vêtements.
Le 24 octobre 1827, ils portèrent l’affaire devant les Δημογέροντες de Tinos, et la phrase qu’ils choisirent pour se présenter est celle autour de laquelle ce chapitre tourne depuis quatre pages :
«Δὲν εἴμεθα ἔμποροι, δὲν εἴμεθα εὐκατάστατοι, εἴμεθα τεχνίται, δοῦλοι καὶ ναῦται καὶ εἰς τὰ κλεφθέντα συνίστατο ὅλη μας ἡ κατάστασις, καὶ οἱ καρποὶ τῶν πολλῶν χρόνων κόπων μας.»
Nous ne sommes pas des marchands, nous ne sommes pas des gens aisés, nous sommes des artisans, des domestiques et des marins – et dans ce qui nous a été volé tenait tout notre avoir, et le fruit des peines de tant d’années.
Le capitaine dressa sa propre liste quatre jours plus tard, nom par nom, avec la somme prise à chacun. Les deux documents ensemble donnent la liste des passagers d’une traversée de retour ordinaire. A Archives générales de l’État, secrétariat de la Marine, dossier 62.
| Village | Personnes | Note |
|---|---|---|
| Pyrgos | 15 | La plus grande localité du nord orthodoxe – 1 500 habitants à son sommet, en 1835. |
| Monastiria | 6 | Les villages catholiques du Κάτω Μέρη – c’est-à-dire les villages du chapitre xxviii, à quelques kilomètres de l’église où ce livre commence. |
| Kellia (aujourd’hui Kalloni) | 5 | |
| Aetofolia | 4 | |
| une famille – le mari, la femme, deux enfants | 4 | |
| Komi · Karkados | 2 | |
| Mountados | 1 | Orthodoxe, et le plus au sud de tous. |
Six des victimes étaient des femmes, et cinq d’entre elles voyageaient seules – c’est le motif décrit plus haut, saisi dans un seul bateau. Il y avait à bord une famille de quatre personnes, un couple et deux enfants.
Les pirates prirent en tout 36 715 γρόσια. Les pertes individuelles allaient de cent à sept mille : dix-neuf des trente-sept perdirent 500 ou moins, et trois perdirent 2 650, 3 500 et 7 000. Pour donner l’échelle – en 1826, la communauté de Tinos fut tenue de prêter au gouvernement révolutionnaire 42 000 γρόσια comme contribution de l’île à la guerre. Deux barques de pirates prirent, en une nuit, à trente-sept domestiques et artisans, la plus grande part de ce qu’on avait exigé de l’île entière l’année d’avant.
Quatre des noms de la liste figurent aussi sur une liste d’hommes de Pyrgos qui souscrivirent de l’argent pour la révolution en juin 1822, deux d’entre eux parmi les plus gros donateurs. Ainsi « nous ne sommes pas des gens aisés » était, pour certains, une formule de pétitionnaire plutôt qu’un fait – et la traversée vers Smyrne en pleine guerre ne concernait pas seulement des pauvres en quête de travail. Les réseaux entre cette île et la côte d’Asie Mineure avaient été bâtis avant 1821, et la révolution ne les a pas rompus.
Le capitaine n’est pas non plus un inconnu dans ce livre. En juillet 1821, avec ce même navire, Giannoulis Matthaios avait transporté en Eubée le premier détachement de soldats tiniens pour la campagne de Karystos, sur les instructions du métropolite. Six ans plus tard, il dressait la liste de ce que des pirates avaient pris à ses passagers.
Les anciens de l’île transmirent la plainte le 7 novembre ; le gouvernement ordonna que les pirates fussent saisis et les Tiniens indemnisés « en entier » ; le secrétariat de la Marine écrivit à Samos, et séparément aux anciens de Karlovasi, en des termes proches de la menace. Si un seul grosi fut jamais rendu, on ne le sait pas. Le dossier s’arrête là.
La seconde émigration est celle qui a vidé l’île, et c’est le fait le plus massif de la vie tinienne depuis cent cinquante ans. C’est aussi celui sur lequel on a le moins écrit, parce que partir ne laisse pas de monument. Ce que cela laisse, c’est le chiffre du chapitre xxiv : 891 inscrits de plus sur cette île que de résidents.
Les destinations, à peu près dans l’ordre des époques : Constantinople et Smyrne jusqu’en 1922 ; Alexandrie et l’Égypte jusqu’aux années 1950 ; Athènes et Le Pirée tout du long, et de façon écrasante ; puis, après la Seconde Guerre mondiale, les grandes émigrations qui emmenèrent les Grecs en Belgique, en Allemagne, en Afrique du Sud, en Australie, aux États-Unis et – pour un petit nombre, par les écoles décrites au chapitre xxvi – en France.
Ce qui distingue la version tinienne, c’est que la terre n’a pas été vendue. La consigne relevée par l’enquête de terrain sur cette île est explicite : « Fais tout ce que tu peux pour ne pas vendre ta terre, mais transmets-la aux suivants. » Les terrasses appartiennent donc encore, par fractions, à des gens qui vivent à Athènes, à Bruxelles et à Johannesburg. C’est pourquoi les champs paraissent entretenus ici et abandonnés là, et pourquoi tant de maisons sont fermées. L’île a été quittée, mais elle n’a pas été lâchée.
Trois choses, et elles sont exceptionnellement bien équilibrées pour une île grecque.
| Secteur | Ce que c’est |
|---|---|
| Le pèlerinage | La fondation de l’Evangelistria : plus de 3,5 millions d’euros de recettes par an, dont un dixième va à la commune par statut et l’essentiel du reste à la maison de retraite de l’île (chapitre xx). Le pic d’août est le plus grand mouvement de personnes que l’île ait à gérer. |
| Le tourisme | Tardif, et délibérément contenu par comparaison avec Mykonos, à onze kilomètres. La construction est bridée par les décrets sur les habitats traditionnels de 1978 et 1988 (chapitre viii), et c’est pourquoi Tinos ne ressemble pas à sa voisine. |
| Le marbre | Toujours travaillé, toujours enseigné. L’École des beaux-arts et du travail du marbre de Pyrgos, dont les deux premiers diplômés de chaque année entrent sans examen à l’École des beaux-arts d’Athènes, est financée par le pèlerinage. |
| L’agriculture | Très réduite mais pas disparue : les artichauts de Komi – un seul producteur en expédie vingt à trente mille par an, aux quatre cinquièmes vers Athènes –, les câpres, le fromage, la louza, le vin, et les ruches. |
B Recettes de la fondation et répartition statutaire ; C les chiffres des artichauts, d’un producteur interrogé par la presse grecque.
La soie fut un arrangement vénitien. Le marbre, une occasion offerte par l’État grec. La diaspora, une histoire ottomane, puis une catastrophe. Le tourisme est une histoire européenne. Chacun des gagne-pain de cette île a été créé par quelque chose qui se passait ailleurs – et c’est ce que veut dire être un petit endroit sur une route maritime.
Seules les terrasses, sur ce graphique, n’ont pas été données à Tinos par un événement extérieur. Elles ont été bâties ici, à la main, par les gens qui en avaient besoin.
xxvi
Ἡ Γαλλία
i Gallía – i ga-LI-a – la France
Il y a un souvenir de famille, et ce n’est pas seulement celui de cette famille : les catholiques de Tinos auraient été protégés par la France, en vertu d’un accord entre François Ier et Soliman le Magnifique. Ce souvenir est faux dans chacun de ses détails juridiques. Mais la France est sur cette île – dans les écoles, dans la langue que parlaient les gens instruits, dans le drapeau vers lequel ses catholiques ont tendu la main en 1821, et dans la phrase la plus citée qu’on ait jamais écrite sur ce lieu. Elle arrive plus tard que ne le dit l’histoire, et elle arrive par une autre porte.
L’histoire dit ceci : en 1535, François Ier conclut avec Soliman un traité qui plaçait les catholiques de l’Orient ottoman sous la protection du roi de France, et c’est pour cela que la Tinos catholique a survécu. Chaque membre de cette phrase pose un problème.
| L’affirmation | Ce que disent les documents |
|---|---|
| Un traité de 1535 | Les historiens tiennent généralement le texte de 1535–36 pour un projet, probablement jamais ratifié. La première capitulation bien documentée est celle de 1569, sous Charles IX. |
| C’était un traité | Une capitulation (ʿahdnāme) n’est pas un traité entre égaux. C’est une concession unilatérale du sultan, révocable, et qui s’éteint à sa mort – c’est pourquoi il fallut les renouveler sans cesse : 1569, 1581, 1597, 1604, 1673, 1740. |
| Elle protégeait tous les catholiques de l’empire | Elle protégeait les sujets français, le commerce français, les pèlerins français et les Lieux saints. La prétention de protéger tous les chrétiens de l’empire date de 1673, sous Louis XIV – et Rome ne l’a jamais reconnue. Le texte définitif de 1740 protège les évêques et les religieux « sujets de l’Empereur de France ». |
| Donc elle couvrait Tinos | Elle ne le pouvait pas. Les catholiques tiniens étaient sujets ottomans – précisément la catégorie que le texte exclut. Et de toute façon, Tinos fut vénitienne jusqu’en 1715. Une protection française des catholiques ottomans n’a aucune prise sur un territoire vénitien. Pour une île vénitienne, la puissance protectrice, c’est Venise. |
A Sur le statut disputé de 1536, voir Gilles Veinstein, Les capitulations franco-ottomanes de 1536 sont-elles encore controversables ? – le titre seul dit que la question reste ouverte. Sur le protectorat, Charles A. Frazee, Catholics and Sultans: The Church and the Ottoman Empire 1453–1923 (Cambridge, 1983).
Un sujet ottoman pouvait, à titre individuel, être placé sous la protection d’un consulat étranger par un berat, une patente achetée à la Porte. C’était réel, et cela fonctionnait.
C’était aussi d’une rareté extrême, et hors de prix. On comptait moins de cinquante berats français dans tout l’Empire ottoman dans les années 1790. Ils coûtaient plusieurs années de revenu, et ils allaient aux marchands des villes de commerce.
Pas à une famille qui avait des terrasses à Kato Kleisma.
L’instinct du père est juste. Quelque chose a bel et bien protégé les catholiques de Tinos ; c’était inhabituel, et cela dura un siècle. Simplement, cela venait de trois endroits, et aucun n’était Versailles.
Quand l’île tomba, la capitulation garantit les droits des deux Églises, la catholique et l’orthodoxe. C’était écrit dans les termes de la reddition, et cela tint.
Il n’y avait sur place aucun appareil d’aucun poids. L’impôt était fixé en une somme globale et levé par les conseils des anciens des villages de l’île elle-même. En pratique, Tinos se gouverna et se taxa elle-même de 1715 à 1821. Une histoire de l’île en français, publiée à Tinos même, qualifie la domination de « superficielle », et la recherche indépendante en convient.
Les missions d’ici furent fondées, financées et dirigées par la Propaganda Fide – la congrégation romaine pour les missions, à partir de 1622. La maison franciscaine de Tinos relevait de la province vénitienne, puis de Constantinople, et c’est de là qu’elle était payée.
La protection était donc réelle. C’était une clause de reddition, une absence de gouvernement et une bureaucratie romaine – ce qui est moins romanesque qu’un roi de France, et nettement plus efficace, puisque cela survécut à tous les changements de dynastie, à Istanbul comme à Paris.
En 1821 commença la révolution grecque, et les villages catholiques de Tinos firent quelque chose qu’on ne mentionne guère sur cette île, et qui mérite d’être dit sans détour.
Les communautés catholiques de l’Égée invoquèrent la protection de la France et se déclarèrent neutres – à Syros, le drapeau lui-même fut hissé sur les églises. Pour Tinos, aucune source ne nomme un drapeau, et ce qui est consigné de cette île, c’est la plainte d’un agent du fisc. Les deux années sont données phrase par phrase, avec le seul texte qui engloberait Tinos – au chapitre xix. A
Pourquoi ces villages se tinrent en retrait n’a rien de mystérieux. Sous les Ottomans, ils avaient eu cent ans de tranquillité, garantis par un acte de reddition. Un nouvel État grec orthodoxe était une inconnue, et la garantie évidente, en 1821, c’était la grande puissance catholique. Alors ils tendirent la main – en communauté, à l’échelle de tout l’archipel – vers la protection que le récit de famille dit qu’ils avaient déjà. C’est de là, selon toute vraisemblance, que vient le récit de famille. Le souvenir n’est pas une invention. C’est un souvenir de 1821, projeté trois siècles en arrière sur François Ier.
Et voyez ce que le souvenir a fait à l’île, qui est exactement ce qu’il a fait à la famille : il a accroché un drapeau français à un lieu dont on ne peut pas montrer qu’il en ait jamais hissé un.
L’affaire fut close, et bien close, en juin 1823, par les cinq mots que le chapitre xix donne en entier – «Ἄλλο Ἐθνισμός, καὶ ἄλλο θρησκεία» : la nation est une chose, et la religion une autre. Ce qui trancha. Quoi qu’aient été les villages catholiques en 1821, à la fin du siècle ils étaient grecs, et personne n’a soutenu le contraire depuis. L’épisode ne doit pas être lissé – c’est le seul moment en cinq cents ans où la couture confessionnelle décrite au chapitre xix s’est changée en fracture politique, et cela dura deux ans. Mais il ne doit pas être dramatisé non plus, et une version antérieure de ce livre l’avait dramatisé. Le drapeau appartient à Syros. Ce que Tinos a, c’est la plainte d’un agent du fisc, et une tradition locale selon laquelle les deux communautés descendirent ensemble au port.
| Date | Quoi |
|---|---|
| 1663 | Les Jésuites fondent une maison – non pas à Loutra, comme on le dit d’ordinaire, mais dans le château médiéval, sur l’Exombourgo. La Compagnie se recrutait largement dans ses provinces françaises. |
| 1700 | Tournefort est sur l’île en décembre, envoyé au Levant par Louis XIV. |
| 1821–23 | Les catholiques de l’Égée réclament la protection de la France. Le drapeau lui-même est documenté à Syros, pas ici. |
| 1835 | Les Jésuites descendent à Loutra, 172 ans après leur arrivée. L’église Saint-Joseph suit vers 1860. |
| 1862 | Les Ursulines ouvrent à Loutra, fondées par Mère Marie-Anne Le Roux, religieuse française. Un pensionnat de jeunes filles où l’on enseigne les langues, les sciences, les arts, le tissage et la broderie, et qui reçoit des élèves de toute la Grèce et de l’étranger. Ses ateliers de tissage et de tapis devinrent réputés. |
| 1907 | Quatre Frères maristes français arrivent à Athènes et prennent la direction de l’école catholique qui deviendra le Lycée Léonin. |
| 1963 | De Gaulle visite le Léonin, le 18 mai. |
A Les fondations jésuite et mariste, d’après les archives des ordres eux-mêmes. B L’école des Ursulines. A De Gaulle.
Les lois anticléricales de la Troisième République – la loi sur les associations de 1901 et l’interdiction d’enseigner de 1904 – chassèrent de France les congrégations enseignantes. Des milliers de frères et de sœurs enseignants quittèrent le pays, et beaucoup partirent vers l’est : en Égypte, au Levant, en Grèce.
Ainsi l’école française qui atteignit les garçons catholiques grecs au XXe siècle fut, au sens le plus concret, une exportation française rendue possible par une purge française. La République ferma les écoles chez elle, et l’Église les rouvrit à Athènes.
Voilà le mécanisme qui relie réellement cette île à la France, et il vaut la peine d’être clair : c’est un mécanisme du XIXe et du XXe siècle, non du XVIe. Un garçon catholique d’un village au pied de l’Exombourgo avait, à partir de 1860 environ, une route qui allait ainsi : l’école du village → les ordres à Loutra ou à Xinara → une école catholique tenue par des Français à Athènes → le français, en seconde langue, à un niveau qui ouvrait l’Europe. Cette route est la raison pour laquelle il y a des Tiniens à Paris et à Bruxelles, et pas seulement à Athènes et au Pirée – et c’est, dans le cas de cette famille, précisément la route qui a été prise. Elle est décrite dans la préface.
Une chose encore, et c’est peut-être la plus grande contribution française de toutes.
Joseph Pitton de Tournefort – botaniste du roi, professeur au Jardin du Roi, envoyé en Méditerranée orientale par Louis XIV – était à Tinos en décembre 1700. Sa Relation d’un voyage du Levant est la description la plus systématique des îles de l’Égée écrite avant le XIXe siècle, et son verdict sur celle-ci n’a pas cessé d’être cité depuis :
« … pleine de montagnes pelées mais la mieux cultivée de l’archipel. »
Il nota aussi la soie – seize mille livres par an –, qui est le fait économique le plus important sur la Tinos vénitienne, et qui figure au chapitre iv sur sa seule autorité. La description la plus influente de cette île, dans quelque langue que ce soit, est française, et c’est un roi de France qui l’a commandée. Ce qui est une forme d’influence, même si ce n’est pas une protection.
L’honnêteté oblige à dire que l’échange est très inégal. La France a donné à Tinos des écoles, une langue, un botaniste et un drapeau à hisser en cas d’urgence. Tinos n’a donné à la France ni institution, ni monument, ni peuplement attesté.
Ce qu’elle a donné à la France, ce sont des familles – arrivées une à une, par la route décrite plus haut, à partir du milieu du XXe siècle environ. Il n’en existe ni registre ni association, ce qui est en soi caractéristique : les Tiniens de l’étranger se sont historiquement rattachés à la diaspora grecque de la ville où ils vivaient, plutôt que de former quoi que ce soit de tinien.
Le bilan est donc déséquilibré, et il ne sert à rien de prétendre le contraire. La seule chose que cette île ait envoyée en France en quantité, ce sont des gens – et ce livre est écrit par l’un des résultats.
Les récits de protection sont des murs porteurs. Une communauté minoritaire qui a survécu longtemps sait en général dire pourquoi elle a survécu, et cette explication nomme plutôt un protecteur puissant qu’une absence de gouvernement – parce que « il ne nous est pas arrivé grand-chose pendant cent ans, parce que personne ne s’intéressait à nous » n’est pas une histoire qu’on répète à table.
Ce qui rend la version tinienne inhabituellement durable, c’est qu’elle a un événement vrai en dessous. Le drapeau fut réellement hissé – à Syros, et au nom de toutes les îles catholiques. Un roi de France fut réellement sollicité. Cela se passa en 1821 plutôt qu’en 1535, et cela dura deux ans plutôt que trois siècles, mais ce n’est pas une fabrication – c’est une compression.
La plupart des histoires de famille fonctionnent ainsi. L’instinct est généralement juste, et la date généralement fausse.
xxvii
Τὰ ἐπώνυμα
ta epónyma – ta é-PO-ni-ma – les noms de famille
Remoundos. Foskolos. Delatolas. Vidalis. Marangos. Sanoudos. Dans les villages au pied de l’Exombourgo, les noms de famille sont italiens par la forme et grecs par la terminaison, et la conclusion qui s’impose, c’est que ces gens descendent de Vénitiens. Pour un petit nombre de familles, c’est vrai. Pour la plupart, ce ne l’est pas, et la vraie explication est plus intéressante : à Tinos, un nom de famille à l’allure latine est le plus souvent le fossile d’un baptême, non d’une migration.
Le mécanisme est sans éclat, et d’une fécondité énorme. Une famille catholique de Tinos baptise un fils du nom d’un saint, dans sa forme latine – Raimondo. Au village, on le connaît comme le fils de Raimondo. Ses enfants sont connus de la même manière. En trois ou quatre générations, le patronyme cesse d’être une description et devient un nom de famille, et un prêtre l’inscrit dans un registre en l’orthographiant à l’italienne, parce que les registres se tiennent en italien.
À aucun moment de cette suite, personne n’arrive d’Italie.
L’administration vénitienne ne classait pas la population de ses possessions grecques selon l’ascendance. Elle la classait selon le rite : greci, et cattolici di rito greco – catholiques de rite grec.
C’est un État qui dit, dans ses propres écritures, que la ligne qui lui importait passait entre les Églises et non entre les lignées. Dans un tel registre, un nom latinisant est un fait religieux avant d’être un fait ethnique.
Les transformations sont assez régulières pour faire presque une règle, et une fois qu’on les a vues, on peut lire l’annuaire à rebours.
| Grec | Vient de | Voie |
|---|---|---|
| Ρεμοῦνδος · Remoundos | Rimondo, Raimondo | 2 – un nom de baptême |
| Φώσκολος · Foskolos | Foscolo | 1 ou 2 |
| Σανούδος · Sanoudos | Sanudo – la maison ducale de Naxos | 1 |
| Μαραγκός · Marangos | le vénitien marangon, charpentier | 3 – un métier |
| Κρητικός · Kritikos | « le Crétois » | 4 – une origine |
| Σκλάβος · Sklavos | le latin sclavus | 4 – une condition |
En règle générale : un nom italien terminé en -o prend le -ος grec ; un nom terminé par une consonne prend -ης. Les femmes prennent le génitif – l’homme est Σκλάβος, et sa femme ou sa fille paraît dans les registres comme Σκλάβου, Sklavou, « de Sklavos ». Quiconque lit un registre tinien pour la première fois s’y trompe et croit voir deux familles différentes.
Le dictionnaire qui a tranché l’entrée de cette famille tranche aussi la mécanique, parce que l’hellénisation n’est pas reconstituée – on la surprend en train de se faire, de la main même de ceux qui portaient le nom. En 1782, un homme d’Agapi signe le rôle «Νικολος τελετολας». Sa famille était Della Tolla – du nom d’un petit port au sud de Venise – depuis trois siècles sur cette île ; quatre générations de bouches grecques avaient usé le nom jusqu’à cette forme. La même année, un ancien du village de Mountados signe «ταπερις» pour Da Peri, et un «Γιανακις ρουγγερις» signe au Borgo pour ce qui avait commencé comme Ruggier – en vieux germanique, le glorieux lancier. A
Parfois, un nom est surpris à mi-chemin, dans la pierre. Une fontaine de Pologiannis, 1814, est signée «μαστρο Τεμένεος πετράς» – maître Temeneos, tailleur de pierre : le vénitien Doménego, c’est-à-dire Dominicus, le nom du Seigneur lui-même, à moitié passé dans son habit grec. En 1875, la famille signe Δεμενεγής – et elle taille toujours le marbre. A
Et parfois l’oreille n’use pas un nom : elle le réentend comme quelque chose de mieux – le mouvement que le nom de cette famille illustrera lui-même au chapitre xxix, dans Rey del mundo. Foscolo, nom patricien de Venise, est le latin Fusculus : le petit noiraud. Au XIXe siècle, Tinos se mit à l’écrire Φώσκολος, tiré vers φῶς – la lumière. Le petit noiraud, réorthographié vers la lumière : l’archiviste de l’archevêché lui-même en porte le résultat. Et Βιδάλης – le nom de famille le plus répandu de l’île, présent ici depuis 1444 – est l’habit vénitien de Vitale, qui a aussi donné Βιτάλης : l’homme qui a sculpté le lion de ce livre en 2026 et les sculpteurs d’Ysternia portent un même nom sous deux orthographes. A
Il y a un nom que personne n’a apporté. Σκλάβος – la condition, non la nation – désigne, dans le récit de Florakis, les esclaves échappés des galères de la flotte ottomane et des fustes des pirates vers la Tinos vénitienne : plus d’une centaine par an dès 1563, officiellement expulsés et, selon les mots d’un rapport vénitien de 1577, en secret, revenus, gardés. Soixante et un porteurs du nom figuraient sur le rôle du Kato Meri de 1875, une quinzaine d’entre eux à Aetofolia. A C’est le nom de la grand-mère de cette famille.
Le registre électoral du δήμος de Peraia, 1875, les tient côte à côte : vingt-neuf Ρεμοῦνδος, cinquante-sept Δελατόλας, soixante et un Σκλάβος. Trois noms en habit vénitien, tous grecs depuis des siècles à cette date – l’histoire d’une île, rangée dans une liste d’électeurs.
Entrées : Φλωράκης, «Ὀνομάτων ἐπίσκεψις» (2014) – Δελατόλας, Δαπέρης, Δερουγγιέρης, Δεμενεγής, Φώσκολος, Βιδάλης, Σκλάβος. Photographiées dans l’exemplaire acheté sur l’île, août 2026.
Un récit court largement à Tinos, et dans cette famille : les noms comme Kritikos – le Crétois – et Chiotis – le Chiote – seraient la trace de réfugiés arrivés à la chute de Chios en 1566, de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669, et Tinos aurait été le refuge catholique de l’Égée.
Le récit est séduisant, et les preuves ne le portent pas. En résumé, l’exode crétois documenté de 1669 alla dans l’autre sens. Il partit vers l’ouest, le long des lignes de repli de Venise elle-même – vers Corfou, les îles Ioniennes, l’Italie et Cargèse, en Corse. Entre 1669 et 1715, Tinos était une ligne de front sous blocus, aux murailles délabrées, avec une garnison que personne ne renforçait. C’était un endroit que l’on quittait.
Et un nom de ce genre enregistre un homme, une fois, que ses voisins appelaient le Crétois. Ce n’est le recensement de rien.
Quatre problèmes, et un seul suffirait à commander la prudence.
Un. Kritikos et Chiotis comptent parmi les noms de famille les plus répandus de toute la Grèce. Leur présence en un lieu n’apprend rien.
Deux. Un nom de famille consigne un seul événement, celui qui l’a fondé. Il ne dit rien du nombre de gens venus avec l’homme sur qui il fut fondé, et la réponse, d’ordinaire, est : personne.
Trois. La même forme apparaît sans la moindre migration – comme sobriquet, comme nom de route marchande, ou comme marque du pays d’où venait la femme d’un homme.
Quatre. Des noms exactement de cette forme – Arvanitis, Moraitis – appartiennent, dans ces îles, à une couche de peuplement plus ancienne de plusieurs siècles que les événements en question.
L’énoncé canonique de cette mise en garde est B. Z. Kedar, “Toponymic Surnames as Evidence of Origin”, Viator 4 (1973).Si Remoundos vient du nom de baptême Raimondo – et le dictionnaire des noms de famille tiniens dit que c’est le cas –, voici une famille au nom d’allure parfaitement étrangère et sans un seul étranger nulle part dans la lignée.
Et c’est là tout le propos. Sur cette île, un nom qui a l’air de venir d’ailleurs est le plus souvent la preuve d’une église, pas d’un bateau.
xxviii
Τὰ Κάτω Μέρη
ta Káto Méri – ta KA-to MÉ-ri – les parties basses
Tinos n’est pas un seul lieu. Tout le monde sur l’île le sait, et le vocabulaire est ancien : il y a l’Exo Meri, les parties extérieures, et il y a le Kato Meri, les parties basses. La ligne qui les sépare n’est ni une chaîne de montagnes ni une route. C’est la couture du chapitre xix, et elle tient depuis six cents ans.
| Ἔξω Μέρη · Exo Meri | Κάτω Μέρη · Kato Meri | |
|---|---|---|
| Où | Le bras du nord-ouest, qui file vers Pyrgos et Ysternia | Le plateau intérieur et les pentes sous l’Exombourgo |
| Rite | Majoritairement orthodoxe | Majoritairement catholique |
| Ce qui fait sa réputation | Le marbre. Les carrières, les ateliers, l’école, les sculpteurs d’une nation | La terre. Les terrasses, les pigeonniers, la forteresse, les paroisses latines |
| Son centre | Pyrgos | Xinara – siège de l’archevêque catholique, 18 habitants |
| Sa tendance | Croît, ou se maintient | La seule partie de Tinos qui perde encore des résidents |
B La division relève de l’usage local, vivant, plutôt que d’une frontière administrative – mais l’État grec du XIXe siècle en fit aussi une unité administrative, le Δῆμος Περαίας, la commune de Peraia, qui couvrait le Kato Meri et qui est l’unité dans laquelle comptent les registres anciens.
Le chapitre xix pose l’anomalie : sur toutes les autres îles que tinrent les Francs, le catholicisme resta une mince croûte à l’intérieur du château ; ici, il gagna les paysans. Le Kato Meri est cette anomalie, tracée sur le sol. C’est la partie de Tinos qui resta à portée de la forteresse et resta latine, et c’est encore, trois siècles après la démolition de la forteresse, un lieu démographiquement distinct, avec ses propres églises, ses propres fêtes et son propre déclin.
Dans cette région, la famille occupe un triangle qu’on traverserait à pied en une matinée.
| Village | Résidents | Ce que c’est |
|---|---|---|
| Kato Kleisma Κάτω Κλείσμα | 45 | Le village des Remoundos. Un Remoundos en était le premier ancien en 1618. |
| Kalloni Καλλονή | 192 | La communauté dont Kato Kleisma relève administrativement. |
| Komi Κώμη | 203 | Les artichauts. En baisse de 15% depuis 2001. |
A ELSTAT, recensement de 2021, population résidente.
Les deux côtés de cette famille – Remoundos et Sklavos – viennent de villages catholiques du Kato Meri distants de moins d’un kilomètre. Kato Kleisma et Aetofolia sont à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau et à une vingtaine de minutes à pied ; Komi, le troisième village de la famille, est dans la vallée d’à côté. Une version antérieure de ce livre disait quatre kilomètres, à plusieurs endroits, et elle se trompait dans le sens qui rapetissait l’histoire.
Pas des deux bouts de l’île, pas de part et d’autre de la ligne confessionnelle, pas d’une autre île. Un kilomètre. Aussi loin que remontent les registres, cette famille s’est mariée à quelques minutes de marche.
Et puis, en une génération, elle est partie à Athènes, au Cameroun, en Afrique et dans le sud de la France – environ seize cents kilomètres de Kato Kleisma à Saint-Paul-de-Vence. Quatre cents ans à l’échelle d’un kilomètre, et puis, d’un coup, cela.
La maison elle-même paraît plus tôt dans ce livre, au chapitre vi, où elle fait un autre travail – la rangée d’arcs de décharge le long de son aile gauche est l’un des exemples les plus nets, sur l’île, de la forme qui devient le fenestron de marbre. Cela vaut la peine d’y retourner. C’est la même maison.
Aucun de ces villages n’est sur la mer, et ce n’est pas un hasard de goût : quatre cents ans de razzias ont bâti les Cyclades vers l’intérieur, hors de vue depuis une tête de mât, schiste sombre contre la lumière – les chapitres viii et xiii portent l’argument. La raison propre au Kato Meri est la seconde : ces villages sont à une matinée de marche de l’Exombourgo.
Quand l’alarme sonnait, la population du Kato Meri montait la colline et passait derrière les murailles. La forteresse n’était pas un poste de garnison posé à l’écart de l’île. C’était l’étage de l’île, et ces villages en sont le rez-de-chaussée.
Cette relation prit fin en 1715, quand les Ottomans prirent la forteresse, puis la démantelèrent. Les villages restèrent, face à une colline vide.
Komi, Xinara, Ktikados, Triantaros, Tripotamos, Pyrgos, Ysternia et Kardiani furent classés villages traditionnels par décret présidentiel le 19 octobre 1978 ; Kato Kleisma et Kalloni suivirent le 14 juillet 1988. Ce que les décrets exigent – la chaux, les couleurs des menuiseries, l’exception de la poudre de marbre pour le néoclassique – est le sujet du chapitre viii, et c’est la raison pour laquelle ces villages ont encore l’aspect qu’ils ont.
A ΠΔ 19-10-1978 (ΦΕΚ 594/Δ) et ΠΔ 17-06-1988 (ΦΕΚ 504/Δ), avec ΠΔ 11-05-1989 (ΦΕΚ 345/Δ).
La forme grecque officielle est Κάτω Κλείσμα – avec la diphtongue -ει-, et non le -ι- que le son suggérerait et que les gens de l’extérieur écrivent d’ordinaire. Qui cherche Κλίσμα dans un registre, une carte ou un recensement grecs ne trouvera rien.
L’orthographe porte le sens. Κλείσμα appartient à κλείω – fermer, clore, enclore. Un kleisma est un enclos : un lieu que l’on a fermé. Kato veut simplement dire « d’en bas ».
C’est ainsi que nomment les lieux les gens qui vivent sur des terrasses – d’après ce que fait le sol, non d’après qui l’a possédé. Aucun village tinien ne porte le nom d’un seigneur.
L’église du village, à trois cents mètres de la maison de famille, est celle que le chapitre vi date de 1760. Son intérieur tranche une question que ce livre, partout ailleurs, ne traite que de seconde main.
Et l’inventaire des produits de marbre tiniens dressé par le ministère compte «αλτάρια, βαπτιστήρια, αγιαστήρες των καθολικών εκκλησιών» – les autels, les fonts et les bénitiers des églises catholiques – parmi ce que fabriquaient ces ateliers. Ce métier est dans ce bâtiment, et il y fait son travail.
L’inscription de 1760 parle d’une église qui tombait déjà en ruine et qui fut rebâtie. Une église rebâtie réemploie de la pierre. Quatre choses, dans ce bâtiment, ne sont visiblement pas du même âge que lui.
Le geste évident serait de dater ces pièces par leur ornement. Cela ne se peut pas. Le vocabulaire des motifs, ici – la vigne et les grappes, l’entrelacs guilloché, la croix dans un médaillon, l’étoile à huit branches – court sans rupture depuis les plaques de clôture paléochrétiennes, à travers les panneaux de templon mésobyzantins, à travers l’ouvrage vénitien, jusqu’à la production des ateliers tiniens des XVIIIe et XIXe siècles, y compris les fenestrons déjà présents dans ce livre. Le motif ne peut jamais dater la pièce. Les chronologies savantes publiées pour la sculpture byzantine en Égée sont elles-mêmes instables.
Ce qui est réel, c’est le témoignage de la matière, et il est réel : une pierre différente, des arêtes cassées, des poses maladroites, une mortaise pour une ferrure disparue. Le réemploi dans ce bâtiment est certain. D’où venait la pierre n’est consigné nulle part et ne pourra probablement pas être retrouvé.
La bouche forée est compatible avec un jet de fontaine – et les κρήνες, les fontaines, figurent sur la liste du ministère des produits tiniens – mais un goujon de fer laisserait à peu près la même trace. C Le cou est scellé au mortier dans sa tablette, si bien qu’en l’état on ne peut pas voir le dos.
Et il n’y a d’échelle dans aucune de ces photographies. Une règle dans le cadre vaudrait mieux que cent photos de plus.
Mon père avait entendu dire, avant que personne ne lui montre la colonne raccordée, que des colonnes et d’autres pièces avaient été prises et réemployées ici. Il n’en donne ni détail ni source.
Cela n’en fait pas une vérité. Cela en fait un témoignage indépendant – ce qui est autre chose, et plus rare. La tradition familiale ne vient pas de la photographie prise l’été dernier ; elle existait avant. C comme témoignage ; le lien avec tel ou tel bâtiment plus ancien reste invérifiable
Les autres inscriptions du bâtiment sont domestiques et récentes. La base de l’ambon porte du grec peint – «ΕΙΣ ΜΝΗΜΗ[Ν] ΤΩΝ ΓΟΝΙΩΝ ΜΟΥ ΛΩΡΗΣ…», à la mémoire de mes parents, Loris… – et le devant du maître-autel porte des capitales grecques en relief, presque certainement ΧΑΙΡΕ ΜΑΡΙΑ, cachées derrière la nappe de dentelle. Sur soixante-sept photographies, il n’y a pas d’autre inscription : pas de dalle funéraire, pas de plaque de donateur, pas de pierre datée et – la plus grande lacune de toutes – pas de photographie de la cloche. Les cloches sont normalement datées et signées de leur fondeur. Après l’inscription, c’est la date la plus sûre que le bâtiment puisse livrer, et personne ne l’a remarquée.
xxix
Ρεμοῦνδος
Remoúndos – re-MOUN-dos
En septembre 2022, quelques pages ont été photographiées à la bibliothèque catholique de Xinara, dans un dictionnaire grec des noms de famille tiniens. La page 87 porte l’entrée de cette famille. Elle tranche l’étymologie, elle donne raison à une histoire de famille que l’on avait classée parmi les inventions, et elle fournit une lignée documentée d’ancêtres qui remonte à 1597.
Ριμόντος, Ρεμοῦνδος. Ἐπώνυμο Arimondo καὶ Rimondo στὴ Βενετία, Raimondi καὶ Rimondi στὴν Ἰταλία, προερχόμενα ἀπὸ βαπτιστικὸ ὄνομα Raimondo, γερμανικῆς καταγωγῆς (ragan + munda), μὲ ἀφετηριακὴ ἔννοια «θεία προστασία». Ὁ τύπος Ρεμοῦνδος προέκυψε ἀπὸ ἀντίστοιχο τύπο Rachimundus, μὲ φραγκικὴ παράδοση, ποὺ πέρασε καὶ στὴν Ἱσπανία ὡς Reimundo καὶ ἑρμηνεύτηκε ὡς Rey del mundo = ὁ βασιλιὰς τοῦ κόσμου, δηλαδὴ ὁ Χριστός.
Rimontos, Remoundos. Nom de famille Arimondo et Rimondo à Venise, Raimondi et Rimondi en Italie, issus du nom de baptême Raimondo, d’origine germanique (ragan + munda), au sens premier de « protection divine ». La forme Remoundos est née de la forme correspondante Rachimundus, de tradition franque, passée aussi en Espagne sous la forme Reimundo et interprétée comme Rey del mundo = le roi du monde, c’est-à-dire le Christ.
Prenons les deux moitiés séparément, parce que ce sont deux faits, et qu’ils tirent dans des directions opposées.
Le nom ne vient pas de Rex Mundi. C’est réglé. A Remoundos descend du nom de baptême Raimondo, et Raimondo du germanique ragan + munda – le conseil et la protection – au sens premier de « protection divine ». Il n’y a là-dedans ni roi ni monde. Le dictionnaire donne ceci comme l’étymologie et l’autre lecture comme une interprétation, et il a raison de le faire.
Et l’histoire de famille n’est pas une invention. Il court dans cette famille une histoire selon laquelle le nom veut dire Rex Mundi, le roi du monde. Elle a exactement la forme des choses flatteuses que les familles inventent sur elles-mêmes, et une version antérieure de ce livre l’avait supprimée pour cette raison. C’était une erreur. Quelqu’un a bel et bien réentendu le nom de cette façon – pas cette famille, et pas récemment. Des hispanophones l’ont fait avec Reimundo il y a des siècles, et les philologues l’ont consigné.
La phrase honnête n’est donc ni celle de la famille ni celle du sceptique : l’histoire est une erreur, c’est une erreur réelle et consignée, vieille d’environ six cents ans, et la famille en a hérité plutôt qu’elle ne l’a fabriquée. Ce qui vaut mieux qu’un blason.
| Date | Mention |
|---|---|
| 1597 | Zuanne Rimondo – le premier porteur du nom attesté |
| 1618 | Lorenzo Remondo, πρωτόγερος – premier ancien – de Kato Kleisma |
| 1700–1715 | Vingt-quatre décès enregistrés sous le nom Remondo |
| 1715–1750 | Trente-six de plus |
| 1740 | Nadal Rimondo, à Skalados |
| 1785 | Nikolos Remoundos, fils de feu Loïzos, à Smardakito |
| 1821–1831 | Remontos Antonakis et Georgakis, à Chora |
| 1822 | Nikolaos Remontos, l’un des Ἐπίτροποι – les commissaires – de Tinos, cosignataire avec l’éparque de la lettre à Hydra, 14 septembre |
| 1875 | Vingt-neuf porteurs du nom dans l’ancien Δῆμος Περαίας – le Kato Meri |
| aujourd’hui | Le nom de famille survit sous la forme Ρεμοῦνδος |
A Ἀλέκος Ε. Φλωράκης, «Ὀνομάτων ἐπίσκεψις». Τὰ τηνιακὰ ἐπώνυμα καὶ ἡ προέλευσή τους, Ἀδελφότης τῶν Τηνίων ἐν Ἀθήναις, 2014 – rencontré d’abord à la bibliothèque catholique de Xinara, acheté depuis dans une librairie de Tinos ; ses propres notes citent les registres paroissiaux de Xinara et les registres catholiques de décès publiés. Noter les graphies : Rimondo, Remondo, Remontos, Remoundos – la même famille, écrite par celui qui tenait la plume.
B La ligne 1822 : Γ. Ι. Δώριζας, Η Τήνος επί Τουρκοκρατίας και κατά τον Αγώνα του 1821, Μέρος Τρίτον, Athènes 1978, p. 308, citant Ἀμιραλῆς, pp. 121–122, et les archives de la communauté d’Hydra publiées par Λιγνός, vol. 8, pp. 483–484.
1618. Lorenzo Remondo, premier ancien de Kato Kleisma.
Pas un Remoundos quelque part à Tinos. Un homme nommé, dans une charge nommée, dans le village nommé où la maison est toujours debout – il y a quatre cent huit ans.
Ce n’est pas une tradition familiale. C’est un document. Et il fait passer cette section de « nous venons de là » à une lignée.
Le dictionnaire ouvre l’entrée par les formes vénitiennes Arimondo et Rimondo. Arimondo est un nom patricien de Venise.
Il serait agréable d’en conclure quelque chose, et ce ne serait pas solide. L’entrée donne Arimondo comme une forme parallèle de la même racine, non comme un ancêtre – exactement comme elle donne Raimondi et Rimondi en Italie. Tous descendent du même nom de baptême, indépendamment, en des lieux différents.
Le chapitre xxvii est ici la mise en garde qui vaut. Un nom partagé, c’est un saint partagé, pas un grand-père partagé.
La question que tout porteur du nom posera à ce chapitre, avec la réponse que le papier permet de donner. Le nom lui-même est venu du monde vénitien – cela, c’est réglé. Et les premiers hommes de la famille dont on ait trace sont entièrement habillés de ce monde : Zuanne en 1597, Lorenzo en 1618, Nadal en 1740 – des noms de baptême vénitiens sous des graphies vénitiennes. Mais un prénom vénitien prouve une culture vénitienne, non un sang vénitien : les Grecs catholiques de cette île se faisaient baptiser Zuanne et Lorenzo eux aussi, et les deux routes, on peut le démontrer, ont mené ici. Della Tolla arriva comme famille de colons, du nom d’un petit port au sud de Venise ; Δεμενεγής se forma sur l’île, famille d’ici nommée d’après un ancêtre baptisé Doménego. Et Raimondo lui-même était en usage à Tinos comme nom de baptême – un Raimondo Fuscolo, officier, signe en 1609 –, la route locale était donc grande ouverte.
Ce que le dossier montre, ce n’est pas une origine, c’est un sens de marche. À partir de 1597, la famille est catholique, dans le monde vénitien, et l’île rhabille lentement son nom en grec – Rimondo, Remondo, Ρεμόντος, Ρεμοῦνδος. Que le premier porteur ait débarqué d’un bateau venu de la lagune ou qu’il soit né sous l’Exombourgo, aucune page ne le dit – et ce livre préfère la question ouverte à une belle conjecture.
Φλωράκης, «Ὀνομάτων ἐπίσκεψις» (2014) – les entrées Ρεμοῦνδος, Δελατόλας, Δεμενεγής et ΦώσκολοςLe père Manolis Remoundos est mort à Naxos le 5 novembre 2023. Il y était né en 1935, de parents originaires de Tarabados, à Tinos, partis à Naxos pour exploiter les terres de l’archevêché catholique.
Il était le neveu de Timotheos Remoundos, ancien évêque de Thira, dont il avait hérité une correspondance abondante que l’archevêché dit devoir être un jour étudiée et publiée, parce qu’elle touche à des périodes difficiles de l’histoire de la région.
Tarabados est une paroisse catholique du Kato Meri, dans la même communauté historique que Xinara, Loutra et Smardakito – là même où l’attestation de 1785, ci-dessus, fut relevée. Que les deux lignées se rejoignent n’est pas établi. Mais le clergé laisse du papier, et il existe, sous ce nom, des archives inédites qui ont une adresse.
Archevêché catholique de Naxos, Tinos, Andros et MykonosLe reste de la lignée est dans la préface, parce que c’est une vie et non un document : un garçon qui travaille aux champs du Kato Meri jusqu’à treize ans, emmené hors de l’île un mois d’août, instruit par des frères français à Athènes, le service militaire, puis, à vingt-quatre ans, un départ pour le Cameroun – et de là une trajectoire qui s’achève dans le sud de la France.
Ce que la table ci-dessus ajoute, c’est l’échelle qu’une seule vie ne peut pas fournir. Entre Lorenzo Remondo, premier ancien de Kato Kleisma en 1618, et un garçon qui quitte ce même village pour Athènes, il y a quelque onze générations qui ne sont pas parties.
C’est la dernière chose que ce livre a à dire des Tiniens, et elle n’a rien de sentimental.
S’il y a un document à écrire, c’est que pendant quatre cents ans personne, dans cette lignée, n’est allé ailleurs. Les terrasses, les registres, les limites fixées par les anciens, la table de Pâques où l’on ne s’assied pas avant d’avoir fait la paix, les ossements relevés au bout de trois ans et réunis à ceux de la famille – tout cela est une mécanique pour rester.
Et puis cela s’est arrêté, en une génération, et a produit une diaspora plus nombreuse que l’île. Les deux moitiés sont vraies, et aucune n’est un déclin. C’est ce que fait un petit endroit quand le monde finit par l’atteindre.
Le nom veut dire protection divine, et la famille l’a entendu comme roi du monde. Au vu du dernier siècle, la seconde lecture n’était pas entièrement fausse.
Appareil critique
Comment évaluer ce qui est avancé ici ; la provenance des images ; où sont conservés les documents, pour qui voudrait approfondir ; et que lire.
Clé
Une partie de ce qui suit est un recensement. Une autre est une phrase écrite par un Anglais de passage en 1687. Les deux sont utiles, et ce n’est pas la même chose ; c’est pourquoi chaque graphique de ce livre, et chaque tableau qui repose sur un chiffre, porte une marque qui dit de quoi il s’agit.
A Un recensement, un texte de loi, une étude évaluée par les pairs, ou un document. Comptable, vérifiable, et reproductible par quiconque se rend au même endroit.
B Tiré d’archives, ou d’un chercheur sérieux. Le document existe et il est cité, mais ce livre ne l’a pas vu lui-même.
C Un voyageur, un témoin oculaire, ou un observateur de l’époque. Quelqu’un qui était là et qui l’a écrit – avec tout ce que cela suppose sur ce qu’il pouvait voir et sur ce qu’il voulait croire.
D Sans attribution. Largement répété, sans source derrière. Retenu seulement là où la forme ronde du chiffre fait elle-même partie de l’histoire, et toujours marqué.
Les encadrés portent une seconde sorte d’étiquette, qui dit quel genre d’affirmation ils contiennent plutôt que ce que vaut la source – cinq reviennent, et de loin en loin un encadré écrit la sienne.
| Étiquette | Sens |
|---|---|
| Documenté | Une trace écrite existe. C’est de loin l’étiquette la plus fréquente du livre. |
| Contesté | Deux récits ou plus existent, et ils ne s’accordent pas. Les deux sont donnés. |
| Mythe | Largement raconté, et les documents le contredisent. Gardé parce que le récit lui-même est un fait sur le lieu. |
| Hypothèse | Une proposition propre à ce livre, qu’aucune source n’énonce. Marquée pour qu’elle ne soit jamais prise pour un fait établi. |
| Note | Une digression qui casserait le fil de la page. |
Quand deux sources se contredisent, les deux sont données. En faire la moyenne produit un chiffre que personne n’a rapporté.
Quand un chiffre n’a pas de source, il est marqué D ou il n’est pas imprimé. Plusieurs statistiques auxquelles on tenait, sur Tinos, n’ont pas survécu à cette règle.
Quand les preuves sont minces, le texte le dit – mais seulement là où leur minceur est intéressante. Ceci est un livre, non un dossier de recherche.
Planches
Chaque image de ce livre est une photographie de famille, une photographie prise pour lui par l’auteur, ou vient d’une collection numérique publique sous une licence qui permet la réutilisation non commerciale. Ce livre est offert et jamais vendu, et c’est ce que ces licences exigent.
Les lignes sur fond teinté sont des photographies faites pour ce livre en août 2026, ou tirées des albums de la famille. Le lion taillé par Lorentzos Vidalis, de Ktikados, est son œuvre et paraît ici avec sa permission ; le droit d’auteur sur la sculpture lui appartient.
| Chapitre | Planche | Source |
|---|---|---|
| Préface | La pierre à l’entrée de Kardia – un cœur dans le mur de pierres sèches, le nom gravé en travers | Photographie de l’auteur |
| Préface | Kato Kleisma vu du ciel – l’église et la maison signalées ; la même photographie revient au chapitre xxviii | Photographie de famille |
| Cartes | L’île dessinée, 1420–1809 – Buondelmonti vers 1420 ; dalli Sonetti vers 1485 ; Camocio 1566–74 ; Boschini 1658 ; Sandrart 1687 ; Tournefort 1717 ; Zallony / Barbié du Bocage 1809 | Buondelmonti : Royal Museums Greenwich. Les six autres : Fondation Aikaterini Laskaridis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0 |
| i | Le Saint Georges de Kampos – le dragon traverse la cour, la lance la traverse dans l’autre sens | Photographie de l’auteur, août 2026 · Κ. Τσόκλης, Άη Γιώργης (1990) · avec l’autorisation du Musée Costas Tsoclis, Kampos |
| i | Le panneau, de près – le cavalier, un bras, une main et une auréole | Photographie de l’auteur, août 2026 · avec l’autorisation du Musée Costas Tsoclis, Kampos |
| i | İstendil – Piri Reis, Kitāb-ı Baḥriye, fol. 117a. Texte des années 1520, copie du XVIIe siècle | Walters Art Museum, W.658 · CC0 |
| ii | Volax, le chaos de blocs – des boules de granite, une chapelle, un mur de pierre sèche et un troupeau de moutons | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| v | Un lion de saint Marc taillé à Tinos en 2026 – l’œuvre de Lorentzos Vidalis, dans son atelier de Kionia | Photographie de l’auteur, avec l’aimable autorisation du sculpteur |
| v | Saint Georges à Ktikados – la porte de l’église de l’Ypapanti, un Georges dans chaque écoinçon ; le portail voisin daté de 1823 ; le cartouche du donateur Raneri | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| vi | La maison à l’entrée de Kato Kleisma – les arcs de décharge le long de l’aile gauche | Photographie de famille |
| vi | Quatre fenestrons insulaires – montrés comme le type cycladique, sans attribution à Tinos | Pinacothèque nationale – Musée Alexandros Soutsos, Athènes · CC BY-NC-ND 4.0, reproduits entiers et non recadrés |
| vi | La porte ouest de l’église catholique de Kato Kleisma – les panneaux inscrits et le médaillon rayonnant, datés de 1760 | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| vi | La fenêtre géminée de marbre au-dessus de la même porte – un rinceau de vigne taillé dans l’encadrement | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| vi | Du marbre ajouré en place – la grille, et le panneau d’entrelacs remonté dans un arc qui n’est pas à sa taille | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| vii | La στράτα elle-même – le dallage au-dessus d’Anogeia | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| vii | Bâti pour des sabots – le chemin muré, large de deux mulets | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| vii | Les passages raides reçoivent des marches de pierre – et Rambo, pour l’échelle | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| vii | À quoi ressemble l’abandon – un chemin qui retourne à l’île, Syros ou Gyaros au large | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| xiii | Khayr ad-Din Barberousse – gravure sur bois italienne anonyme, vers 1530–60 | Metropolitan Museum of Art, Open Access · CC0 |
| xiii | Galères attaquant un navire marchand – Jacques Callot, début du XVIIe siècle | Metropolitan Museum of Art, Open Access · CC0 |
| xiv | « Città, et Castello di Tine » – Francesco Basilicata, 1618. Relevé militaire vénitien, colorié à la main | Fondation Aikaterini Laskaridis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0 |
| xiv | Plan de Tine – Vincenzo Coronelli, vers 1707. Cosmographe de la République | Bibliothèque Gennadius / Fondation Aikaterini Laskaridis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0 |
| xiv | Vue de Tinos – Jan Struys, 1681. La seule vue, et non un plan | Bibliothèque Onassis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0 |
| xv | Portrait présumé de Kösem Sultan – anonyme, école vénitienne, XVIIe siècle | Peinture originale dans le domaine public |
| xvi | Le lion de Chora – ailé, nimbé, avec un proverbe grec du Siracide gravé au-dessous. Également la couverture, au-dessus de la carte de Sandrart. | Photographie de l’auteur · carte de la couverture : Sandrart 1687, détail, cadre et hachures de la mer ôtés, Fondation Aikaterini Laskaridis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0 |
| xx | Panagia Evangelistria, Chora – 20 juillet 2007 | Hans Peter Schaefer, www.reserv-a-rt.de, via Wikimedia Commons · mise à disposition par le titulaire des droits pour tout usage, y compris la redistribution et l’usage commercial |
| xxv | « Servantes de l’île de Tine » – Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, années 1780 | Fondation Aikaterini Laskaridis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0 |
| xxviii | Kato Kleisma vu du ciel, la maison et l’église signalées | Photographie de famille |
| xxviii | La nef de Kato Kleisma – trois vaisseaux, une voûte en berceau bleue, et pas d’iconostase | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| xxviii | Les fonts – une rosace dans un médaillon au-dessus d’une vasque de marbre ajouré | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| xxviii | La colonne raboutée – deux pierres, un joint net, et une mortaise taillée dans le tambour inférieur | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| xxviii | La rosace scellée au ciment – une étoile à huit branches dans un disque godronné, usée sur les reliefs | Photographie de l’auteur, août 2026 |
| xxviii | La tête sculptée – les yeux taillés, une bouche percée avec une âme de fer, gardée sans fixation sur le parvis | Photographie de l’auteur, août 2026 |
Tous les graphiques, cartes et schémas de ce livre ont été dessinés pour lui et portent leur propre note de source. La bande des siècles en tête de chaque chapitre est un dispositif de ce livre, non un document historique.
Archives
Presque tout ce à quoi ce livre n’a pas pu répondre a une réponse, et s’il ne l’a pas donnée ici, c’est que les documents sont sur des rayons plutôt que sur internet. Quatre fonds en détiennent l’essentiel. Ils sont donnés dans l’ordre où ils seraient utiles à quiconque, dans cette famille, voudrait aller plus loin.
| Où | Ce qu’on y trouve |
|---|---|
| Xinara, Tinos Archidiocèse catholique de Naxos, Tinos, Andros et Mykonos | Les registres paroissiaux des villages catholiques – baptêmes, mariages, décès. Les registres de décès publiés, à partir de 1700. La bibliothèque, qui détient le dictionnaire des noms de famille tiniens dont est tiré le chapitre xxix. C’est le fonds qui compte pour cette famille, et il est à un quart d’heure de la maison. |
| Venise Archivio di Stato | Trois siècles et quart de gouvernement vénitien de cette île : les dépêches des recteurs, les registres fiscaux, les termes de 1390, la correspondance sur les corsaires, et la reddition de 1715. |
| Istanbul Archives d’État ottomanes | Les registres de capitation qui donnent la population imposable, l’évaluation de 1717–18, et le dossier administratif d’un siècle où presque rien ne fut administré. Le seul texte ottoman que ce livre ait lu, les instructions nautiques de l’amiral Piri Reis, de 1521, est antérieur à ce siècle : l’île était encore vénitienne. |
| Rome Archivio Storico di Propaganda Fide | Les missions, à partir de 1622 : qui fut envoyé, ce qu’ils rapportèrent, combien de catholiques ils comptèrent et ce qu’ils dirent des orthodoxes. La source qui est derrière la plupart des chiffres de population du chapitre xxiv. |
Trois autres, pour des questions précises. ELSTAT, le service grec de la statistique, publie les recensements et les arrivées mensuelles au port – la colonne vertébrale de tout ce qui est moderne et chiffré ici. Les Archives générales de l’État, à Athènes, détiennent les papiers de l’État révolutionnaire lui-même, dont la nuit du 1er octobre 1827 qui clôt le chapitre xxv. Et le Musée des arts du marbre de Pyrgos détient les attributions qui diraient enfin quel immeuble d’Odessa et quelle église de Galați furent taillés par quelle famille tinienne.
Lectures
| B. J. Slot, Archipelagus Turbatus : les Cyclades entre colonisation latine et occupation ottomane, c. 1500–1718 (Leyde, 1982) | En français. Bâti sur les archives vénitiennes, ottomanes, hollandaises et romaines ensemble, ce que presque personne ne fait. Librement disponible en PDF auprès de l’Institut néerlandais du Proche-Orient. |
| Charles A. Frazee, Catholics and Sultans: The Church and the Ottoman Empire, 1453–1923 (Cambridge, 1983) | L’ouvrage de référence sur la question du chapitre xxvi. Aussi son The Island Princes of Greece: The Dukes of the Archipelago (Amsterdam, 1988). |
| Alekos E. Florakis | Une vie consacrée à la culture matérielle tinienne. Οικόσημα Τήνου (Ερίννη, 2001) – les soixante-cinq armoiries. Τηνιακοί φεγγίτες (2006) – les fenestrons de marbre. «Ονομάτων επίσκεψις» (Αδελφότης των Τηνίων εν Αθήναις, 2014) – les noms de famille tiniens, et la source du chapitre xxix. |
| Le père Markos Foskolos | Archiviste de l’archidiocèse catholique ; son étude sur les catholiques et les orthodoxes de la Tinos du XVIIIe siècle, et ses registres de décès publiés, sont à la base de presque tout ce que ce livre peut dire de ceux qui vivaient ici. |
| Maria Vidali, Γη και Χωριό: τα ξωκλήσια της Τήνου (2009) | La seule personne qui ait réellement compté les chapelles de campagne – sept cent cinquante ; le chapitre xxi porte la seule réserve – et la source du récit qui explique pourquoi elles se dressent sur les champs. Publié par l’ancienne Municipalité d’Exombourgo. Pas en ligne. |
| Lucia Nixon, Making a Landscape Sacred: Outlying Churches and Icon Stands in Sphakia (Oxbow, 2006) | La Crète, non Tinos – et c’est tout l’intérêt. Le livre documente la pratique identique, avec un catalogue complet, et c’est pourquoi le chapitre xxi dit que les chapelles ne sont pas une particularité tinienne. |
| Δ. Δημητρόπουλος (Fondation nationale hellénique de la recherche) | Deux choses, toutes deux gratuites en ligne. Μαρτυρίες για τον πληθυσμό των νησιών του Αιγαίου (Τετράδια Εργασίας 27, 2004) rassemble tous les témoignages de population conservés pour chaque île de l’Égée ; Tinos est aux pp. 232–236 – lu pour cette édition ; la série du XVIIIe siècle du chapitre xxiv repose désormais sur ses témoins nommés. Et «Τηνιακοί μετανάστες, θύματα πειρατών στα χρόνια της Επανάστασης» (2017) – une nuit d’octobre 1827, trente-sept Tiniens, et derrière eux toute la structure de l’émigration de cette île. Les chapitres iv, xiii, xxiv et xxv s’y appuient tous. |
| Dimitris Kousouris, “The Catholic Communities of the Aegean Archipelago during the Greek Revolution, 1821–1830”, Historein 20(1), 2022 – en accès libre | Évalué par les pairs, et le seul récit moderne qui traite les îles catholiques de 1821 comme un seul problème. C’est la source pour l’évêque de Tinos prêchant la neutralité, et pour les drapeaux blancs – à lire attentivement au chapitre xix, parce que ce qu’il dit de Tinos et ce qu’il dit des îles en général ne sont pas la même phrase. |
| Katerina Seraïdari – deux articles en accès libre : « La Vierge de Tinos : le cœur sacré de l’État grec », ASSR 113 (2001), et « Byzance dans le discours d’une minorité religieuse : les catholiques de Tinos et Syros » (École française d’Athènes, 2013) | Une anthropologue sur les deux choses dont cette île débat avec elle-même : ce que l’Evangelistria signifie pour l’État grec, et comment les catholiques d’ici racontent leur propre passé. Chapitres xvii, xix et xx. |
| Anna Papaeti, dans Torture 23(2), 2013 | Évalué par les pairs, sur Gyaros. Le seul endroit où les trois phases de ce camp sont exposées avec des dates qui tiennent ensemble. |
| Année | Qui |
|---|---|
| 1521 | Piri Reis, amiral et cartographe ottoman, Kitab-ı Bahriye – le chapitre sur İstendil, lu dans l’édition en turc moderne de Yavuz Senemoğlu (Istanbul, 1973, p. 250). L’édition bilingue est celle de la Historical Research Foundation, en quatre volumes (Istanbul, 1988), non encore consultée. |
| 1681 | Jan Struys – la plus ancienne vue de la forteresse utilisée ici |
| 1682 | George Wheler, A Journey into Greece (Londres) – sur l’île en 1675 ; le mouillage, et les vignes avant les figuiers et les oliviers |
| 1687 | Bernard Randolph, The Present State of the Islands in the Archipelago (Oxford) – le jugement comparatif du chapitre xxiii |
| 1717 | J. P. de Tournefort, Relation d’un voyage du Levant (Paris) – sur l’île en décembre 1700 ; la soie, et la phrase |
| 1782 | Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce (Paris) – « près de 20 000 habitants… répartis dans 60 villages ou hameaux » |
| 1809 | Zallony (Ζαλλώνης), Voyage à Tine (Paris) – un Tinien, né à Krokos en 1782, qui écrit en français un livre sur sa propre île. Vingt-trois à vingt-cinq mille habitants ; le tribut entre soixante et soixante-dix mille francs – deux chiffres lus désormais dans ses propres pages |
| 1814 | William Turner, Journal of a Tour in the Levant (publié en 1820) – sur l’île en juin 1814. Soixante-quatre villages et vingt mille habitants ; le voïvode, « presque le seul Turc résidant dans l’île » (“almost the only Turk residing in the island”). Il dit aussi soixante-six villages, à la page 100. |
| 1885 | J. T. Bent, The Cyclades, or Life Among the Insular Greeks (Londres) – un chapitre sur Tinos, et pas un mot de soie |
| 1890 | H. F. Tozer, The Islands of the Aegean (Oxford) – les terrasses, et le temple de Poséidon sous la Megalochari |
π. Μάρκος Φώσκολος, «Πέντε αιώνες γενικών και μερικών απογραφών της νήσου Τήνου (1470–1991)», Τηνιακά Ανάλεκτα 4 (2000), 335–344.
Cinq siècles de recensements de cette île, généraux et partiels, par l’archiviste de l’archidiocèse catholique, travaillant sur l’archive elle-même. Il reste moins de doutes au chapitre xxiv qu’il n’y en avait – Dimitropoulos porte la colonne vertébrale de l’article, témoin par témoin – mais le texte intégral reste non lu, et il se trouve qu’il existe deux fois : d’abord dans Τηνιακά Ανάλεκτα 2 (1981), 80–82, l’impression la plus complète et celle que cite Dimitropoulos, et de nouveau, abrégé, dans le volume 4 (2000), 335–344. Ni l’un ni l’autre n’est en ligne, nulle part, à aucun prix. L’un ou l’autre volume règle ce qui reste ; l’impression de 1981 le règle mieux.
Un livre répondrait aux questions que celui-ci a laissées ouvertes, et il n’est en ligne nulle part : Αγγελική Χαριτωνίδου, Ελληνική Παραδοσιακή Αρχιτεκτονική: Τήνος (Μέλισσα), qui trancherait l’architecture et les couleurs.
Colophon
Écrit et édité par Thibaut-Alexis Joseph Remoundos, à Anogeia, au-dessus d’Agios Romanos, en 2026 – en travaillant avec Claude (Anthropic, modèles Opus 5 et Fable 5) pour la recherche, les recoupements et la rédaction.
Les sources ont été cherchées en anglais, grec, italien, français et latin, et recoupées les unes par les autres chaque fois que c’était possible, plutôt que prises d’un seul récit. Une seule source ottomane a été consultée, et une seule : les instructions nautiques de Piri Reis, de 1521, lues dans une version en turc moderne, et elles décrivent une île encore vénitienne. Pour le siècle ottoman lui-même, la lacune est réelle, et ce n’est pas un oubli. Le siècle que ce livre appelle mince – de 1715 à 1821 – est précisément celui dont les sources premières sont ottomanes : les registres fiscaux, les rôles du cizye, les registres du tribunal du kadı. Chaque chiffre ottoman cité ici parvient à cette page par un intermédiaire grec ou occidental, et c’est pourquoi ils sont classés bas. Un ottomaniste renverserait probablement un chapitre de ce livre, et il le devrait. Quand les preuves sont minces, le texte le dit. Quand deux sources se contredisent, les deux sont données. Rien ici n’est inventé, et quand une chose est une supposition, elle est écrite comme telle.
Le document a des dettes particulières. Envers B. J. Slot, dont l’Archipelagus Turbatus – une histoire des Cyclades d’après les archives, bâtie sur les fonds vénitiens, ottomans, hollandais et romains – a réglé plusieurs questions sur lesquelles ce livre avait renoncé, et renversé deux choses qu’il croyait savoir. Envers Alekos E. Florakis, pour une vie d’écriture sur la culture matérielle tinienne : les fenestrons de marbre, les armoiries, les coutumes, les noms de famille. Envers le père Markos Foskolos, archiviste de l’archidiocèse catholique, dont les registres de décès publiés à partir de 1700 et l’étude sur les catholiques et les orthodoxes de la Tinos du XVIIIe siècle sont à la base de presque tout ce que ce livre peut dire de ceux qui vivaient ici, et comment. Et envers les registres paroissiaux conservés à Xinara, sans lesquels le chapitre de la famille n’aurait pas pu être écrit du tout.
Il a une dette d’une autre nature envers les historiens et les voyageurs qui ont écrit l’île quand personne ne le leur demandait – Tournefort, Wheler, Randolph, Turner, Tozer, Bent – et envers le dictionnaire des noms de famille tiniens de la bibliothèque de Xinara – Florakis encore, s’est-il avéré – d’où un nom écrit pour la première fois en 1597 a été retrouvé.
Ce livre est gratuit et le restera, et rien de ce qui suit n’est lié à son auteur. Mais s’il vous a donné quelque chose, trois portes sont ouvertes.
La Société des études tiniennes – Εταιρεία Τηνιακών Μελετών, etimel.gr – la société savante de l’île : sept volumes des Τηνιακά et vingt autres titres d’érudition tinienne depuis 1995, plusieurs derrière les chapitres de ce livre. Achetez leurs livres, ou devenez membre.
MOm, la Société hellénique pour l’étude et la protection du phoque moine – mom.gr – pour les phoques qui élèvent leurs petits sur les plages à découvert de Gyaros, chapitre x.
We Live Together – aegeancats.org – qui stérilise douze cents chats errants sur cette île en 2026 : les chats au bord de chaque photographie de ce livre. Derrière elle se tient Manolis Vorrisis, de Symviosis, le cabinet vétérinaire de Syros et Tinos – un ami de cette île, de ses animaux, et de ce livre.
Le premier vrai relevé de l’île – dessiné par un Tinien, à Paris, en 1809.
Un Tinien au loin, dressant la carte de chez lui.
M.-F. Zallony, gravée par Barbié du Bocage, 1809 · Fondation Aikaterini Laskaridis, via travelogues.gr · CC BY-NC 4.0
Offert · Jamais vendu